CHAPITRE IV
Le Droit et la Morale

I
LES COUTUMES ET LES LOIS

Le roi, la loi et l’opinion représentent les divers principes de gouvernement. Les rois ayant perdu leur prestige restent sans force. L’opinion est trop mobile pour donner de la stabilité à un peuple. La loi seule peut aujourd’hui créer la stabilité. Dès qu’elle cesse d’être respectée, l’anarchie commence.


Refuser d’obéir à un chef, à une loi, à une croyance, en un mot à une contrainte, c’est se condamner à n’avoir pour guides que des impulsions instinctives et retourner, par conséquent, à l’état de barbarie dont les peuples mirent tant de siècles à sortir.


La vie sociale et la vie scientifique constituent deux faces de la civilisation régies par des principes bien différents. Dans la vie sociale, le respect du principe d’autorité — autorité du chef, de la loi, des coutumes — est une condition fondamentale d’existence. Dans la vie scientifique, le rejet absolu du principe d’autorité représente, au contraire, la condition nécessaire du progrès. Dès que le principe d’autorité s’introduit dans une science, le développement de cette science s’arrête.


Édicter des lois violant les habitudes et les intérêts généraux, et ne pouvant donc être observées, c’est ébranler dans les âmes le respect des codes, ciment essentiel des grandes civilisations.


Prétendre combattre avec des lois les nécessités économiques qui mènent le monde est une dangereuse erreur. Les lois restrictives accumulées depuis quelques années pour obéir aux exigences de théoriciens simplistes, n’ont fait que paralyser la vie industrielle, agricole, économique de plusieurs peuples.


Les luttes de l’avenir entre les diverses classes d’un même peuple ne se feront probablement pas toujours à main armée. Elles se traduiront surtout, comme chez les anciens Grecs, par des lois sociales provoquant la ruine totale des plus faibles.


Les lois répressives deviennent préventives dès qu’elles sont imposées avec rigueur. La crainte du châtiment est alors plus efficace que son application. La méconnaissance de ce principe psychologique contribua beaucoup à l’accroissement de la criminalité dans divers pays.


Les effets d’une loi dépendent toujours de la mentalité des hommes qu’elle est destinée à régir. Les juristes répètent que les lois ne sont rien sans les mœurs, mais dès qu’ils se mettent à légiférer, ils oublient cette maxime.


Les lois sociales, qui représentent des contraintes artificielles, restent bientôt sans force. Les lois économiques résultant de nécessités naturelles s’imposent au contraire toujours, malgré les efforts tentés pour les violer.


Une des erreurs démocratiques les plus répandues est de croire que les lois peuvent établir des coutumes. En réalité, les coutumes engendrent finalement des lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes.


Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de la justice, bien peu seraient capables de définir le droit et la justice.