II
LE DROIT ET LA FORCE

La force ne prime pas le droit, mais le droit ne se démontre que par la force.


Le droit sans force est comparable aux décors de forteresses peints sur les toiles d’un théâtre. Incapables de résister au moindre choc, ils ne conservent leur aspect redoutable que si l’on n’y touche pas.


Une force quelconque ne peut évidemment être annulée que par une autre au moins égale. Assurer que le droit domine la force serait absurde si l’on ne sous-entendait ainsi que le droit arrive à susciter des forces supérieures aux puissances matérielles qu’il doit vaincre.


On peut médire de la force et assurer qu’elle ne saurait triompher du droit, mais en politique rien ne la remplace. Quelques semaines avant la foudroyante victoire de Kemal, le premier ministre anglais dédaignait de recevoir son envoyé. Le lendemain de la victoire, le même ministre traitait sur un pied d’égalité avec la Turquie si méprisée la veille et lui abandonnait des provinces où avait flotté le drapeau britannique.


Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir par leur association. La force seule n’engendre pas de succès durable. Les Allemands en ont fait l’expérience.


La force a toujours gouverné le monde, mais ce ne furent pas les mêmes forces qui prédominèrent aux divers âges de l’histoire. Les forces économiques tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel que les forces religieuses le furent jadis.


Où sévit l’inégalité, sévit aussi l’injustice. Ne pouvant empêcher l’inégalité, loi irréductible de la nature, il faut bien se résigner à subir l’injustice.


Il est difficile de reprocher aux Allemands leur persistance à proclamer la supériorité de la force. Vaincus par les armées que leur besoin d’hégémonie déchaîna, ils voient à quel état misérable le manque de force peut conduire un peuple.