CHAPITRE PREMIER
La Vie Politique

I
PERTURBATIONS POLITIQUES ET MORALES CRÉÉES PAR LA GUERRE

L’instabilité universelle est une des plus visibles conséquences de la guerre : instabilité des institutions, instabilité des alliances, instabilité des pensées.


Ce n’est pas seulement l’Europe matérielle, mais l’Europe morale, qu’il faudrait pouvoir reconstruire. Cependant, les ambitions, les haines et les besoins grandissent, alors que le goût du travail, la discipline et le sentiment du devoir ne cessent de faiblir.


Toutes les anciennes armatures sociales ayant été ébranlées par la conflagration universelle, les peuples cherchent à tâtons des institutions nouvelles. S’ils reviennent invariablement aux anciennes, c’est probablement qu’il n’en existe pas d’autres.


Les équilibres d’États formés avant la guerre étaient stables parce qu’ils avaient mis des siècles à se former. Les équilibres artificiels créés depuis la paix sont instables parce qu’ils dérivent de principes théoriques, étrangers aux réalités.


L’Europe marche visiblement vers de nouveaux groupements politiques qui ne seront ni ceux antérieurs à la guerre, ni ceux fondés par elle. L’Italie s’oriente vers l’Angleterre, l’Allemagne vers l’Angleterre et la Russie, la France vers la Turquie, la Pologne et les États balkaniques. Des luttes nombreuses deviendront nécessaires pour stabiliser ces nouveaux équilibres.


La ruine des classes intellectuelles moyennes et leur retour forcé à un demi-prolétariat coïncidant avec l’aisance des anciens prolétaires est une des plus dangereuses conséquences de la guerre.


Le nombre des soldats victimes de la grande guerre est connu. Celui des idées et des croyances détruites par elle reste encore ignoré.


Parmi les causes profondes du déséquilibre social actuel, figure la perte partielle des habitudes mentales qui orientaient jadis la conduite et dispensaient d’avoir trop à réfléchir avant d’agir.


Quand les idées qui soutiennent une société s’écroulent, cette société tombe dans l’anarchie jusqu’au jour où elle retrouve d’autres principes directeurs assez puissants pour lui constituer une nouvelle armature. Tout changement d’idéal impliquant de profonds bouleversements, le passage d’un idéal à un autre est toujours fort long.