IV
LES RÉCITS HISTORIQUES

Les historiens se mettraient peut-être d’accord si les événements ne présentaient qu’une seule face ; mais comme ils en ont plusieurs, susceptibles d’interprétations diverses, l’accord devient impossible.


Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances de leurs auteurs.


Si l’histoire est une science très conjecturale, ce n’est pas seulement en raison de notre faible connaissance des événements, mais aussi parce que les sentiments qui les déterminèrent restent ignorés.


Certains événements comme la Saint-Barthélemy semblent incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons plus les sentiments qui les firent naître. Il faudrait posséder la mentalité de l’époque pour comprendre l’enthousiasme provoqué par ce massacre dans l’Europe catholique. De nombreuses médailles furent frappées, notamment par Grégoire XVI, pour fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce pape pour en perpétuer les détails figurent toujours au Vatican.


Les narrations historiques sont tellement incertaines qu’on y rencontre les mêmes erreurs répétées indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré que l’empire byzantin constituait une période de décadence, tous les écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de l’érudition moderne pour démontrer que l’Empire byzantin posséda pendant mille ans une des plus brillantes civilisations de l’histoire.


On a justement fait observer que les guerres modernes ruinent autant le vainqueur que le vaincu. Il ne faudrait pas, cependant, les croire inutiles, puisque quelques batailles suffisent parfois pour transformer entièrement les conditions d’existence d’un peuple. C’est par sa lutte avec la Russie que le Japon devint une grande puissance. C’est par sa guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de disparaître, reprit son ancienne puissance. C’est encore par la guerre que fut transférée à l’Angleterre l’hégémonie germanique.


En politique, les principes théoriques déduits de la raison pure créent facilement des désastres. Le principe d’équilibre résultant de la lente action des siècles avait amené l’Europe à un certain état de stabilité. Le nouveau principe théorique des nationalités la conduira fatalement à des guerres répétées jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient établis.


Des ententes provisoires sont supérieures aux alliances parce qu’une alliance, quelle que soit sa forme, ne survit pas à l’évanouissement des intérêts qui la firent naître.


Le grand talent des historiens doués de prestige est de rendre vraisemblables les invraisemblances de l’histoire.


Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer que l’histoire classique est le récit d’événements aussi incompris de leurs auteurs que des écrivains qui les racontèrent.


L’étude de l’histoire ne semble pas donner aux historiens une grande faculté de prévision. On sait avec quelle ardeur beaucoup de professeurs, et surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la réalisation de l’unité allemande qui nous valut les guerres de 1870 et de 1914.