Les mêmes mots pouvant évoquer des idées différentes, la communauté de langage n’implique nullement celle des pensées. L’incompréhension domine les relations entre individus de sexe, d’éducation, de race, différents.
Comment espérer une communauté de pensée quand on voit les plus usités des termes abstraits Dieu, âme, nature, liberté, etc., évoquer des conceptions très diverses suivant la mentalité des êtres qui les entendent ?
Vouloir interpréter au point de vue rationnel un sentiment ou une croyance, c’est s’interdire de les comprendre. Le rationnel dont le rôle se montre si grand dans la genèse des découvertes exerce une très faible influence dans la vie des peuples.
La compréhension d’un code, d’une institution, d’un traité, variant avec les passions, les croyances, les préjugés de chaque époque, les interprétations des historiens changent constamment.
La jeunesse se montre toujours intolérante parce que, n’ayant ni le sens des possibilités ni celui des nécessités, elle croit facile de réformer ce qui choque sa logique rationnelle. Il faut réfléchir longtemps pour découvrir que ce n’est pas cette logique qui mène le monde.
Les contes, les légendes, les œuvres d’art, les romans même, sont beaucoup plus véridiques que les livres d’histoire. Ils expriment la sensibilité d’une époque, alors que le langage rationnel des historiens ne la fait pas connaître.
Notre opinion des choses doit naturellement varier avec l’évolution de ces choses. L’ignorant seul possède des opinions invariables.
Si l’incompréhension domine les relations entre peuples, c’est que la plupart des questions impliquent des points de vue divers : rationnel, sentimental et politique n’ayant pas de commune mesure.
La sympathie naît facilement entre nations éloignées ne se connaissant pas. Dès qu’elles se trouvent en contact, leurs divergences de sentiments, d’idées et de croyances éclatent et toute sympathie s’évanouit.
Avec l’interdépendance économique croissante des peuples, l’Europe cessera bientôt d’être le centre du monde. Elle ne l’est plus militairement depuis que l’expérience a prouvé qu’une armée pouvait facilement franchir l’Océan. Elle ne l’est plus scientifiquement depuis que les inventions du nouveau monde égalent celles de l’ancien. Elle ne l’est plus économiquement depuis que la majeure partie de l’or européen a passé en Amérique.
Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne changeant jamais d’idées qu’avec ceux qui en changent constamment.
Des événements comme ceux de la grande guerre restent toujours mal compris quand on les isole de leurs causes passées et de leurs effets futurs.