II
LE CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE DANS LA VIE DES PEUPLES

L’homme s’avoue rarement les sentiments qui le mènent et que, d’ailleurs, il ne connaît pas toujours. Les révolutionnaires extrémistes, dont la haine et l’envie sont les vrais guides, se croient animés du désir d’établir le règne de la justice et du bonheur.


Les erreurs intellectuelles sont généralement sans durée. Les erreurs d’origine sentimentale ou mystique persistent, au contraire, longtemps et réussissent parfois à bouleverser le monde.


Parmi les facteurs actuels de la vie des peuples l’envie est le plus fort, l’amour du prochain le plus faible, l’espérance le plus incertain.


L’amitié représente un sentiment faible, mais durable ; l’amour, un sentiment fort, mais peu durable. L’envie, dont le rôle social devient si prépondérant, constitue un des rares sentiments possédant à la fois force et durée.


On trouve plus facilement mille hommes prêts à obéir qu’un seul capable de prendre une initiative.


Le plaisir de tuer, qui anime les chasseurs, est si grand qu’on l’offre avant tout autre aux souverains visitant un pays étranger.


Ne nous plaignons pas trop de voir l’hypocrisie gouverner les hommes. Le monde deviendrait vite un enfer si l’hypocrisie en était bannie.


On croyait jadis que la science adoucirait les mœurs. L’expérience prouve, au contraire, qu’elle a rendu les guerres beaucoup plus féroces et meurtrières que celles du passé.


Pour doser les sentiments, nous ne possédons encore aucun moyen de mesure. Le passage du qualitatif au quantitatif, qui transforma toutes les sciences, reste à réaliser dans le cycle de l’affectif.


Si la science arrivait à découvrir un thermomètre des sentiments, des passions et des volontés, la conduite de l’homme dans une circonstance donnée serait aussi facile à calculer que la trajectoire d’une planète.


La civilisation réelle est celle des sentiments, disait un Japonais. On pourrait ajouter que si quelques années d’enseignement universitaire procurent une dose suffisante de civilisation intellectuelle, il faut beaucoup plus de temps pour civiliser les sentiments. Les cruautés et les dévastations des Allemands pendant la guerre ont de nouveau montré à quel point la civilisation de l’intelligence reste étrangère à celle des sentiments.


Le fondement principal de la grandeur d’un peuple ne réside ni dans le chiffre de ses habitants, ni dans l’étendue de son territoire, ni dans le nombre de ses canons, mais dans la force de son caractère.


Une volonté forte est beaucoup plus utile dans la vie qu’une instruction forte superposée à une volonté faible.


Loin d’être une preuve de caractère, la violence constitue souvent une manifestation de faiblesse. L’homme faible se montre parfois violent pour cacher sa faiblesse.


L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire.


Dans toutes les affaires humaines il faut risquer pour réussir. C’est de la juste évaluation des chances de gain et de perte que dépendent les grands succès.


Bien des événements de la dernière guerre ont prouvé quels désastres peuvent causer l’indécision et l’absence d’initiative. Il a été reconnu devant le Parlement anglais que la guerre eût été très brève si, au début des hostilités, les navires alliés avaient eu à leur tête un amiral assez hardi pour entrer à Constantinople comme le firent les Allemands. Pour tâcher de réparer cette insuffisance du caractère, 100.000 hommes périrent inutilement dans l’expédition des Dardanelles.


Dans les civilisations compliquées où la moindre profession se hérisse de concours mnémoniques éliminatoires, il arrive fatalement que des capacités réelles ne peuvent se libérer de ces artificielles barrières. Ainsi se produisent des pertes de forces et des haines de classes inconnues dans les pays neufs comme l’Amérique, où ces entraves sont ignorées.


Un sentiment fort ne pouvant être dominé que par un sentiment plus fort, on comprend l’usage de la terreur par les conquérants et les fondateurs de croyances. Les codes civils ou religieux eurent toujours de terrifiantes menaces pour soutiens.


Pour agir sur les êtres qui nous entourent, la connaissance de leurs défauts est parfois plus utile que celle de leurs qualités.


Une des grandes causes de faiblesse des peuples latins tient à ce que tout leur personnel dirigeant est issu d’examens universitaires prouvant la mémoire des candidats, mais nullement les qualités de caractère qui font la valeur de l’homme dans la vie.