IV
L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION

Dans les discussions sur la réforme de l’enseignement, un éminent orateur assurait que « l’hellénisme donne à l’esprit l’équilibre et l’harmonie d’un temple ». Cet équilibre de l’esprit ne suffit pas, sans doute, à créer l’équilibre des sentiments puisque les permanentes dissensions des anciens Grecs les conduisirent à la servitude.


Chaque phase d’une civilisation, différant des phases antérieures, nécessite une éducation adaptée aux besoins nouveaux et aux mentalités nouvelles. C’est méconnaître cette vérité banale qu’imposer à la jeunesse actuelle la culture gréco-latine du monde antique et du moyen âge.


Les défauts d’un peuple n’étant visibles qu’aux étrangers ne se corrigent guère. Tous connaissent l’infériorité de nos méthodes universitaires, mais comme nous ne l’apercevons pas, aucune réforme réelle n’est possible.


La nourriture intellectuelle donnée par l’instruction est comparable à la nourriture matérielle. Ce n’est pas ce qu’on mange qui nourrit, mais seulement ce qu’on digère.


Beaucoup de nos idées sociales seront transformées lorsqu’on découvrira qu’un ouvrier habile est intellectuellement fort supérieur à un bachelier médiocre.


Il n’est d’éducation utile que celle cultivant les aptitudes spéciales de chaque être. On obtient alors tout ce que l’élève peut donner sans exiger un inutile travail.


En imposant à tous les élèves une instruction identique, on obtient un minimum de rendement avec un maximum d’effort.


Une des erreurs latines qui ont le plus pesé sur la vie de nos colonies fut de croire que l’instruction classique permettait de franchir rapidement les étapes séparant la barbarie de la civilisation. Un nègre peut recevoir une éducation classique complète sans devenir un homme civilisé.


Les expériences permettant de remplacer la tête d’un insecte par celle d’un autre insecte de sexe différent ont montré que les femelles à tête de mâle prennent les instincts des mâles. On peut se demander si l’éducation masculine donnée au sexe féminin ne réalisera pas indirectement cette substitution.


Les méthodes propres à la culture de l’intelligence sont diverses. Pour agir sur le caractère, il n’en existe qu’une : la pratique des qualités à développer. L’initiative, la persévérance et la volonté ne s’acquièrent pas autrement.


Notre enseignement universitaire se transformera seulement quand il sera généralement admis que les livres ne suffisent pas à éduquer le caractère, la morale et l’intelligence.


C’est avec raison que les Anglais et les Américains attribuent une forte influence éducatrice aux jeux sportifs. Ces jeux enseignent, notamment, l’art d’obéir, sans lequel ne saurait s’acquérir l’art de commander.


Les peuples ayant découvert que l’éducation du caractère est plus importante que celle de l’intelligence sont très en avance sur ceux qui n’ont pas fait cette découverte. Les universités latines ne l’ont pas réalisée encore.


La grande habileté de la Prusse fut de transformer, grâce à son système d’éducation pratique et à sa discipline militaire, une poussière d’individualités médiocres, provenant de races diverses, en un bloc collectif très fort.


Après avoir constaté que, depuis la paix, le goût du travail, l’honnêteté professionnelle et la politesse disparaissaient de l’Allemagne, une revue germanique attribuait très justement cette décadence à ce que la jeunesse allemande n’est plus soumise à la discipline militaire.


Un système quelconque d’instruction ou d’éducation est parfait s’il réussit à créer des automatismes inconscients utiles. L’intelligence possède alors des serviteurs dociles prêts à exécuter ses ordres. Mal dressés, ils ne les exécutent pas.


La discipline peut remplacer bien des qualités. Aucune ne remplace la discipline.


L’intelligence est un vernis qui recouvre les sentiments mais ne les transforme pas.


Le temps et l’habitude usent rapidement l’amour mais fortifient au contraire l’amitié, même quand elle succède parfois à l’amour.


Le jugement sans volonté est aussi inutile que la volonté sans jugement.