CHAPITRE VIII
Les Influences conscientes et inconscientes dans la Vie des Peuples

I
LA VIE CONSCIENTE ET LA VIE INCONSCIENTE

La vie inconsciente est à la vie consciente ce qu’est une montagne à un grain de sable, la mer profonde aux vagues qui la recouvrent. Son étude éclaire déjà d’une lumière toute nouvelle les mobiles de la conduite.


C’est la volonté inconsciente qu’il faut influencer pour déterminer les hommes à l’action. L’âme consciente peut être convaincue par persuasion, mais la conviction seule ne suffit pas à faire agir.


Les causes de certains événements historiques, les origines de la grande guerre notamment, demeurent incompréhensibles quand on ignore les différences qui séparent la volonté consciente de la volonté inconsciente.


La substitution de la pensée collective à la pensée individuelle représente une des caractéristiques de l’âge actuel. Les hommes capables de pensées personnelles deviennent chaque jour plus rares. En politique ils ont à peu près disparu.


C’est parce que les influences collectives agissent profondément sur l’inconscient, que la part d’indépendance possible à l’individu isolé devient fort restreinte.


Ce n’est pas toujours la mauvaise foi qui empêche de conformer les actes aux discours. Les actes importants traduisent les impulsions inconscientes de l’âme ancestrale, alors que les discours dérivent de l’âme consciente individuelle. Si, en 1914, les socialistes qui avaient juré de déserter en cas de guerre rejoignirent le front sans hésiter, c’est que l’âme inconsciente de la race qui dirigea leur conduite fut plus forte que la raison consciente inspirant leurs discours.


En politique, des mobiles inconscients dirigent souvent les actes que leurs auteurs croient dictés seulement par la raison. Le projet de démembrer la Turquie, qui souleva tout l’Islam contre l’Angleterre, eut pour principal auteur un pieux ministre anglais inconsciemment guidé par l’idée d’une revanche de la croix sur le croissant.


Les grands bouleversements font naître des idées inconscientes qui, substituées à celles servant habituellement de guide, engendrent des mouvements sociaux imprévus.


Une opération intellectuelle consciente suffisamment répétée, passe dans l’inconscient et devient habitude. Maintenue pendant plusieurs générations, elle finit par constituer un caractère de race.


Une décision réfléchie ne conduit pas toujours à l’action. L’immense majorité des hommes agit au contraire sous l’influence d’impulsions inconscientes dont toute réflexion est exclue.


Il n’est de discipline réelle que la discipline devenue inconsciente. Celle qui repose uniquement sur la contrainte est sans durée et sans force.


Les habitudes inconscientes ont une force que ne possèdent jamais les principes.