II
LA VIE COLLECTIVE ET LE RÔLE DES MENEURS

Les foules et les individus de mentalité inférieure possèdent ce caractère commun d’être fortement influencés par les événements présents et très peu par leurs conséquences, si inévitables qu’elles puissent être.


L’erreur individuelle est tenue pour vérité dès qu’elle devient collective. Aucun argument rationnel ne peut alors l’ébranler.


Perdue dans les rouages complexes des civilisations modernes, enveloppée d’effets dont les causes lui échappent, la foule attribue forcément à des volontés particulières les événements dont elle ne peut saisir les lois. Ses révoltes n’ont souvent pas d’autres causes.


Dans les grands événements intéressant la vie d’un peuple, l’homme agit surtout sous des influences collectives. Son égoïsme individuel s’évanouit alors au point de lui faire sacrifier sans hésiter sa vie à des intérêts communs.


Les hommes se divisent en meneurs et en menés. L’immense majorité se compose de menés.


Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de son meneur.


Croyances politiques et croyances religieuses ont un même mécanisme de propagation. L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion suffisent à créer des suggestions auxquelles les collectivités résistent rarement.


Les plus évidentes vérités restent sans action sur l’âme des multitudes quand elles manquent d’apôtres pour les propager.


Les illusions que d’ambitieux meneurs font surgir dans l’âme populaire deviennent souvent redoutables. Si l’illusion des capacités politiques et industrielles du prolétariat, qui a déjà ruiné la Russie, continuait à se répandre, elle amènerait la fin des plus brillantes civilisations.


Un meneur doué de prestige n’a pas besoin de donner des explications. Les ordres expédiés au Congrès socialiste de Tours par les dictateurs de Moscou et dont ils obtinrent la respectueuse acceptation étaient formulés en termes impérieux et brefs ne contenant aucun exposé de doctrine.


La contagion mentale peut se produire sans l’intervention personnelle d’un meneur. Un mot, une formule, un courant d’opinion suffisent parfois à suggestionner une multitude.


La mentalité grégaire des foules permettra toujours aux meneurs d’imposer une doctrine quelconque. Les plus absurdes croyances ne manquèrent jamais d’adeptes.


Le despotisme des meneurs de la classe ouvrière dépasse de beaucoup celui des tyrans asiatiques. Aucun de ces derniers n’aurait osé ordonner l’arrêt total des chemins de fer, imposé en Angleterre pendant un mois par les chefs syndicalistes, ni la suppression des journaux imposée en France pendant trois semaines par quelques meneurs.