La vérité, pour la grande majorité des hommes, étant ce qu’ils croient, c’est surtout avec leurs croyances qu’on doit gouverner les peuples.
Parmi les connaissances psychologiques les plus nécessaires aux gouvernants figure l’art de pénétrer la mentalité d’hommes dont les idées diffèrent des leurs et de raisonner avec ces idées.
Une des graves difficultés de la politique est l’obligation de gouverner avec des idées tenues pour vraies par les multitudes alors que ces idées sont erronées.
Jadis, les hommes d’État gouvernaient en s’appuyant sur des coutumes et des traditions très fixes. Obligés aujourd’hui de suivre des convictions populaires mobiles, ils doivent se borner à suggérer des opinions acceptables et essayer de modifier celles qui ne le sont pas.
Un pays peut changer de gouvernement mais ses traditions politiques ne changent guère. La Convention a continué sur bien des points la politique de Louis XIV. Les bolchevistes eux-mêmes poursuivent en Orient celle des tsars.
Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments qui font mouvoir les hommes, sans se préoccuper beaucoup des influences rationnelles qui devraient les faire agir.
Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit toujours à une oligarchie : permanente dans le régime monarchique, éphémère dans le régime démocratique.
Les gouvernants doivent savoir ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent, mais aussi ce que veulent et peuvent leurs adversaires.
Bien connaître les bornes de son pouvoir est nécessaire afin de ne jamais s’approcher des limites où se manifesterait l’impuissance.
Le déclanchement des événements appartient souvent aux hommes d’État, mais devant leur déroulement ils restent impuissants. L’Allemagne pouvait décider ou ne pas décider la guerre sous-marine à outrance : une fois commencée, elle entraînait fatalement l’intervention de l’Amérique. Le premier ministre anglais conseillant aux Polonais de traiter avec l’armée bolcheviste qui cernait leur capitale, préparait l’invasion de l’Europe, s’il eût été écouté.
Dans les pays composés de peuples différant par la religion, la race et la langue, un régime despotique est seul capable d’empêcher de sanguinaires luttes intestines. Jamais les Balkaniques ne se sont autant massacrés que depuis leur affranchissement de la domination turque. Elle seule avait réussi à maintenir la paix parmi eux pendant cinq cents ans.
Reculer devant un danger a pour résultat certain de le grandir.
Ne pas résister, en politique, à une force antagoniste naissante est se condamner à la voir devenir irrésistible. Les Girondins de tous les âges en ont fait l’expérience. Cette éternelle loi conduisit la révolution russe, d’abord pacifique, à sombrer dans une sanglante dictature.
Les apôtres ne se combattant qu’avec des apôtres, on ne triomphe des meneurs qu’en leur opposant d’autres meneurs.
Un ministre ne saurait être le même homme au pouvoir et hors du pouvoir. Au pouvoir, il s’occupe nécessairement des intérêts généraux. Hors du pouvoir, il perçoit seulement ses intérêts personnels, dont le plus essentiel est de remonter au pouvoir.
Entre hommes politiques de partis différents l’amitié est possible. Entre hommes d’un même parti la jalousie est généralement trop intense pour permettre l’amitié.
Si la carrière diplomatique exigeait un examen prouvant la connaissance du caractère des divers peuples, de leurs réactions possibles suivant les circonstances et des moyens d’influencer efficacement leur conduite, on ne trouverait sans doute pas dix hommes en Europe capables de bien passer cet examen.
Une science approfondie des choses paralyse souvent l’action. Des hommes d’État possédant un esprit assez vaste pour percevoir toutes les conséquences possibles de leurs décisions agiraient fort peu.
L’homme d’État capable de prévoir toutes les répercussions de ses actes serait comparable au joueur d’échecs lisant sur l’échiquier de son adversaire les possibilités invisibles résultant du déplacement des pièces visibles.
La vie politique et sociale n’étant possible qu’au moyen de transactions et de compromis, l’intransigeance constitue la plus dangereuse des doctrines.
Un gouvernement quelconque est toujours entouré de forces hostiles. L’habileté consiste à les orienter pour n’avoir pas à les combattre.
En politique, il est à peu près impossible de juger avec équité les opinions d’un adversaire.
Les hommes d’État font bien d’utiliser la logique rationnelle dans leurs discours, mais ils ne doivent jamais oublier que les peuples sont souvent conduits par des passions, des croyances, des intérêts fort étrangers à la logique des livres.
Pour qu’une menace politique conserve son prestige, il faut reculer le plus possible sa réalisation.
Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement les gouvernements faibles.
Les maîtres des peuples n’ont pas seulement à régir les vivants. Il leur faut tenir compte aussi de l’impérieuse volonté des morts.