IV
LA RAISON ET LA FOI

L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur que l’absurdité d’une croyance religieuse ou politique ne choque le croyant. Rêves et croyances ont ce caractère commun d’échapper entièrement au pouvoir de la raison.


L’irrésistible force des croyances religieuses et l’impuissance de la raison sur elles apparaissent clairement quand on voit de grands génies comme Descartes et Pascal accepter des dogmes religieux qui depuis longtemps n’étaient plus défendables. Quand Newton, par exemple, dissertait sur les divagations de l’Apocalypse, sa raison était évidemment paralysée par des influences mystiques qui la dominaient entièrement.


Au point de vue de la raison pure, toutes les croyances religieuses, depuis l’adoration du serpent jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur sensiblement égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques identiques.


Si les croyants pouvaient se préoccuper de la valeur rationnelle de leurs croyances, il n’y aurait bientôt plus de croyants.


Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne pas la perdre est victime d’une crainte très chimérique. Une croyance n’est détruisible par la raison que lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du croyant.


Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit sur les croyances, il faut se rappeler que, pendant plusieurs siècles, des milliers d’hommes furent brûlés vifs à la suite de leurs relations supposées avec le diable.


Prétendre détruire une religion en persécutant ses disciples, comme le firent si longtemps les radicaux en France, montre à quel point les fondements psychologiques des croyances restent méconnus.


« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison », disait Pascal. Les dieux périraient vite si les jugements du cœur étaient ceux de la raison.


Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à l’être Pascal et comme l’étaient réellement les solitaires de Port-Royal, mènent une existence assez misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux par une horrible peur de l’enfer où ils redoutent de brûler toujours.


Une des erreurs du catholicisme moderne fut de ne pas avoir compris à quel point il devenait inacceptable en continuant à parler de supplices éternels dans un enfer sans espoir.


On peut se demander où en seraient aujourd’hui les civilisations, si l’humanité avait consacré à la poursuite de vérités scientifiques une faible partie des efforts accomplis pour obéir aux volontés de divinités imaginaires. Mais peut-être ces illusoires fantômes étaient-ils seuls capables de contraindre l’homme aux efforts dont tous ses progrès naquirent.


La conversion à une religion nouvelle est généralement instantanée, mais il lui faut des siècles pour s’implanter définitivement dans les âmes et des siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue existence du christianisme, le paganisme gréco-latin n’est pas complètement mort puisque l’art sous toutes ses formes en reste imprégné.


Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du crocodile par les Égyptiens ou du serpent par les Hindous ne se doutent pas que leurs descendants jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter une désobéissance à ses ordres.


Alors même que les civilisations futures n’accepteraient que la science pour guide, elles auraient cependant intérêt à construire encore des cathédrales, des mosquées, des pagodes, où les hommes se solidariseraient un peu en méditant sur les forces mystérieuses dont ils sont enveloppés et que personnifiaient leurs anciens Dieux.


Au point de vue purement rationnel le laboratoire est évidemment supérieur à la caserne et à l’église, mais il s’écoulera probablement bien des siècles avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à la caserne.


Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu faire accepter pendant vingt siècles à des esprits capables de raisonner la prodigieuse légende d’un Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice et fabriquant un enfer éternel pour y punir ses créatures.


Une des forces du Christianisme aux États-Unis est d’être uniquement envisagé au point de vue de son utilité sociale sans se préoccuper de la part de vérité ou d’erreur qu’il contient.


Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse espérance, mais en échange ils l’enfermèrent pendant des siècles dans une prison d’ignorance et d’erreurs.


Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte part d’illusions et cependant aucun peuple n’a pu prospérer sans l’influence d’un idéal.


L’expression « je ne veux pas croire que » dérive d’une erreur psychologique. Ce n’est jamais par un effort de la volonté consciente que l’on croit ou que l’on ne croit pas.