II
LA VÉRITÉ ET LA CERTITUDE

Les hommes se passent facilement de vérités. Ils n’ont jamais vécu sans certitudes.


Les croyances les plus visiblement absurdes aux yeux de la raison sont généralement celles qui font naître le plus de certitudes. Pendant de longs siècles les hommes eurent la certitude que Moloch exigeait qu’on lui immolât des enfants et que Jéhovah condamnait à des supplices éternels les créatures n’obéissant pas à ses lois. Les communistes modernes possèdent des certitudes du même ordre.


L’ère des grands progrès scientifiques qui transformèrent les civilisations naquit seulement lorsque l’homme réussit à distinguer la vérité de la certitude.


Les illusions tenues pour des certitudes furent parfois aussi fécondes que des vérités. La raison construit des gares et des laboratoires, mais elle n’eût jamais fait surgir du néant les pyramides, les mosquées, les cathédrales et toutes les merveilles qui ornent nos civilisations.


Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les certitudes religieuses ou politiques tenues pour des vérités sont généralement des convictions transitoires issues de passions et de sentiments n’ayant aucun élément rationnel pour soutien.


Les certitudes chimériques étant chargées d’inépuisables espérances, la froide raison restera toujours impuissante contre elles.


Les philosophes qui, jadis, considéraient comme vérité toute opinion acceptée par le consentement universel confondaient la vérité et la certitude. L’adhésion universelle crée des certitudes. La science seule édifie des vérités.


Depuis l’origine des âges les adorateurs des divinités peuplant les cieux crurent posséder des certitudes. Il fallut des siècles de réflexion pour découvrir qu’il n’existait aucune trace de vérité dans ces certitudes.


Alors que les certitudes religieuses finissent toujours par périr, les vérités scientifiques restent éternelles. Celles énoncées par Archimède et Euclide gardent la même valeur qu’il y a 2000 ans.


Dans le domaine de la science, les choses ont une valeur réelle indépendante des opinions. Dans celui des croyances, elles n’ont guère d’autre valeur que l’idée qu’on s’en fait.


Il faut parfois longtemps pour qu’une vérité démontrée devienne une vérité acceptée.


Les faits scientifiquement démontrés restent immuables mais leur explication varie avec les progrès de la connaissance. Les théories de Darwin et de Pasteur sont déjà dépassées. L’atome, jadis miracle de simplicité, est devenu miracle de complexité.


Dans les sciences s’adressant à l’intelligence, la forme offre peu d’importance. Elle est essentielle au contraire dans la littérature, qui s’adresse surtout aux sentiments. D’illustres écrivains n’eurent sur la vie, les sociétés, les conflits des peuples, etc., que de puériles conceptions. On les admire très justement pourtant, comme on admire la forme d’une statue sans s’occuper de la matière qui la compose.


Pourquoi les créateurs de légendes n’ont-ils jamais imaginé un monde peuplé d’êtres dépourvus d’illusion ? Sans doute parce que la vie de tels êtres ne serait pas concevable.


Les réalités scientifiques les plus solides contiennent toujours, cependant, une part notable d’illusions. Les progrès de la science consistent surtout à la réduire.


Si une conviction d’origine sentimentale est toujours plus forte qu’une conviction d’origine rationnelle, c’est que les sentiments dominent facilement la raison, alors que la raison a peu d’action sur les sentiments.