III
LES LOIS DE LA VIE

L’enfant venant à la lumière est déjà très vieux, puisqu’il représente la synthèse d’un immense passé. Son âme individuelle se trouve constituée par une accumulation de résidus d’âmes ancestrales.


Il est aussi exact d’affirmer qu’on ne revoit jamais le même être que de constater, avec Héraclite, qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Cette seconde assertion est évidente, alors qu’il a fallu tous les progrès de la physiologie pour établir la première.


La vie apparaît aujourd’hui comme une puissance directrice chargée de passé, capable d’utiliser toutes les forces de la nature mais ne pouvant être créée par elles. Jusqu’ici la vie n’est sortie que de la vie. Elle seule peut obliger la microscopique cellule par laquelle débutent tous les êtres à subir les transformations nécessaires pour devenir un homme, un éléphant ou un chêne. L’impuissance de la science à interpréter ce mystère marque nettement les limites de notre intelligence.


Sur toute l’échelle des êtres, les supériorités exceptionnelles représentent des monstruosités. Pour cette raison, sans doute, la nature ramène leurs descendants au niveau moyen de l’espèce dont ils font partie.


Pendant les centaines de siècles qui précédèrent l’apparition de l’homme, tous les êtres vivaient fort bien sans posséder notre raison. Affirmer qu’ils étaient guidés par d’aveugles instincts, c’est simplement constater l’état rudimentaire de notre psychologie.


Dans tous les actes de la vie organique, les choses se passent comme s’il existait des modes de connaissance parfois très supérieurs, parfois inférieurs à notre intelligence, mais toujours fort différents de cette intelligence.


La vie est sans doute aussi indestructible que les autres forces. Si donc, comme tout semble le prouver, la personnalité est entièrement détruite par la mort, les éléments de cette personnalité servent à former de nouveaux êtres. C’est donc la vie collective et non la vie individuelle qui serait éternelle.


La lutte pour l’existence et l’aptitude à s’adapter aux variations de milieu font survivre et évoluer les mieux doués des êtres. L’hérédité transmet les changements ainsi acquis. Malgré de patients efforts, la science ne peut rien ajouter à ces bien sommaires notions sur les origines et l’évolution des êtres vivants. La partie essentielle de ces phénomènes nous échappe entièrement.


La mort intellectuelle commence dès que les opinions deviennent trop fixées pour changer. L’homme, même resté jeune, entre alors dans le domaine des morts. Le présent et l’avenir ne sont plus concevables pour lui qu’enveloppés de passé.


Si les forces qui ont fait surgir la vie de l’inerte matière sont douées d’intelligence, cette intelligence paraît dominée par d’aveugles nécessités lui ôtant toute liberté. Ce n’est pas assurément à la suite de raisonnements savants que furent créés tant de malfaisants microbes. Des raisons que ne comprend pas encore notre raison et où l’intelligence, telle que nous la connaissons, ne saurait jouer aucun rôle, semblent avoir dirigé l’évolution des êtres.


Pour les forces inexpliquées qui firent sortir la vie de la matière, et après des entassements de siècles surgir la pensée de la vie, tous les êtres sont égaux. L’existence du plus pernicieux microbe est aussi protégée par la nature que celle des autres êtres.