IV
LA SAGESSE ET LE BONHEUR

Unanimes pour admettre que le bonheur constitue le but principal de la vie, les hommes furent rarement d’accord sur les moyens de l’obtenir. Suivre aveuglément ses passions ? Elles procurent moins de joie que de douleur. — Se guider d’après la raison ? Ses clartés sont bien incertaines. — Obéir aux ordres des dieux ? Ils se taisent depuis longtemps. — S’adapter simplement aux nécessités de son milieu semble le plus sage.


On ne gagne pas beaucoup à trop réfléchir sur la destinée. La vraie philosophie consiste peut-être à traverser la vie avec la sérénité tranquille de l’animal broutant l’herbe du sentier qui le mène à l’abattoir. Le même animal deviendrait fort misérable s’il soupçonnait l’existence de l’abattoir.


Un des meilleurs moyens d’être heureux consiste à croire qu’on l’est réellement ou qu’on le sera un jour. Les religions créant cette certitude devaient pour cette seule raison jouer un rôle important dans la vie des peuples.


Une course trop rapide au bonheur n’est souvent qu’une course au malheur.


Il est utile de penser quelquefois. Pour rester heureux, on ne doit pas trop penser.


L’espérance de posséder les choses rend-elle plus heureux que la possession de ces choses ? Répondre à cette question impliquerait la connaissance d’un thermomètre du bonheur.


Se nourrir, se reproduire et s’entre-détruire, furent les principales occupations des peuples depuis les origines de l’histoire. Rien n’indique encore que leur existence puisse être différemment orientée.


Dans le monde physique comme dans le monde moral règne une dualité, loi fondamentale des phénomènes. Attractions et répulsions du monde physique deviennent plaisir et douleur, haine et amour du monde moral.


La hardiesse sans jugement est dangereuse ; le jugement sans hardiesse, inutile.


Rien ne sert d’agir si une idée directrice n’oriente pas utilement la volonté d’agir.


Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir.


La vieillesse représente souvent une forme peu atténuée de la servitude.


Dans les relations entre individus et entre peuples la méfiance est nécessaire, mais jusqu’au jour de sa justification elle doit rester expectante et non agissante.


C’est surtout dans le déroulement des événements que le rigoureux enchaînement qualifié de fatalité joue son rôle.


L’héroïsme peut sauver un peuple dans les circonstances difficiles, mais c’est l’accumulation journalière de petites vertus qui détermine sa grandeur.


L’injustice dont on profite devient vite de la justice.