L’imprévisible domine l’Histoire. La bataille de la Marne, l’intervention américaine, la trahison russe, la débâcle allemande, constituent une série d’événements qu’aucun cerveau ne pouvait prévoir. Le pessimisme actuel résulte en partie de ce que les peuples se sentent enveloppés d’imprévisibles dangers.
Les Allemands furent vaincus dans la dernière guerre par l’immense part d’imprévisible que les phénomènes sociaux contiennent. Alliances, armements, tout avait été si minutieusement préparé que le triomphe de l’Allemagne paraissait certain. Elle n’aboutit pourtant qu’à une écrasante défaite.
Dans tous les phénomènes scientifiques ou sociaux les limites du prévisible sont vite atteintes. Les astronomes eux-mêmes ne prévoient que des faits très simples. Dès que les phénomènes se compliquent un peu, toute prévision leur échappe. C’est ainsi que la détermination des trajectoires de trois astres s’influençant réciproquement reste impossible.
Dans les phénomènes sociaux, la complexité des causes empêche généralement la prévision des effets.
Le calcul des probabilités qui permet de prédire certains phénomènes, tels que le chiffre des décès à un âge donné pour un pays donné, s’applique uniquement à des faits très répétés et non à des cas isolés. Aux événements collectifs seuls les prévisions sont applicables.
L’ignorance de la véritable raison des choses constitua toujours une source fréquente de luttes sociales et internationales.
C’est dans l’âme d’un peuple, beaucoup plus que dans les événements extérieurs, qu’il faut chercher les causes de sa destinée. Rome déclina quand, sous l’influence de croyances nouvelles et d’infiltrations répétées d’étrangers, son âme nationale se trouva désagrégée.
Les véritables causes des événements échappent toujours lorsque, au lieu de rechercher leurs sources lointaines, on se préoccupe seulement de leurs origines immédiates. Beaucoup des faits de la grande guerre restent inexpliqués pour cette seule raison.
Les idées fixes rendent impossible la perception des réalités les plus visibles. Bien voir est souvent aussi difficile que prévoir.
Beaucoup d’effets visibles restent incompréhensibles parce qu’ils constituent l’extériorisation de causes invisibles, inaccessibles.
Jamais il ne fut aussi difficile qu’aujourd’hui de pressentir l’orientation prochaine de l’histoire. Certaines découvertes comme celles des forces motrices issues de la houille et du pétrole ont, sur la vie des peuples, une influence beaucoup plus considérable que celle exercée jadis par les conflits religieux ou les ambitions des rois.
Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de la justice, combien en est-il capables de définir le droit et de comprendre la justice ?
Les événements seraient interprétés de façon bien différente si, pour les juger, l’esprit et le cœur utilisaient la même mesure.