Dans les sciences, la valeur d’une idée demeure indépendante des formules qui la traduisent. En politique ce sont uniquement les formules qui agissent sur les multitudes.
Dans les assemblées politiques, le prestige du verbe domine généralement la compétence.
Une idée n’acquiert d’influence qu’après être devenue collective. Elle s’extériorise alors en formules, et peut devenir assez forte pour orienter la vie d’un peuple.
Une formule bien choisie est capable de bouleverser le monde. Simple, brève et violente, elle impressionne beaucoup plus que tous les raisonnements. Avec la formule « Dieu le veut » l’Europe fut lancée sur l’Orient à l’époque des croisades. La formule « dictature du prolétariat » ruina la Russie. La formule « l’Allemagne paiera » a créé des gaspillages financiers dont le poids nous écrase.
Les réformateurs n’influencent les âmes qu’à la condition d’avoir pour soutiens des formules mystiques chargées d’espérances.
La puissance des formules politiques populaires disparaît généralement avec leur réalisation. Après avoir fait plusieurs révolutions afin d’obtenir le suffrage universel, les révolutionnaires de divers pays fascistes en Italie, sinn-feiners en Irlande, communistes en Russie, syndicalistes en France, etc., le rejettent de plus en plus pour lui substituer des formes diverses de dictature.
Constituer un parti politique revient généralement à revêtir de noms nouveaux des choses fort anciennes.
Les réalités cachées sous les formules n’ont souvent aucun rapport avec ces formules. Lorsque, par exemple, un gouvernement réclame la liberté des détroits conduisant à Constantinople, cela signifie simplement qu’il voudrait devenir maître de ces détroits pour empêcher, au besoin, ses rivaux d’y pénétrer.
Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une formule politique pour laquelle ils sont prêts à sacrifier leur vie, on n’en trouverait souvent aucun capable de définir exactement le sens de cette formule.