Le chaos où s’enlise l’Europe dérive tout autant d’une succession d’erreurs psychologiques que des perturbations économiques créées par la guerre.
La logique qui mène le monde étant sans rapport avec la logique livresque, il serait dangereux pour un pays d’avoir à sa tête trop d’hommes uniquement formés par les livres.
Dans les temps modernes, les erreurs politiques sont chargées de conséquences formidables. Les Anglais ont perdu l’Égypte, la Mésopotamie, la Perse et voient leur puissance menacée dans l’Inde pour avoir voulu rayer de l’Europe la Turquie, considérée par tous les musulmans comme le centre de leur foi.
Ne pas tenir compte d’événements possibles, mais improbables, est toujours imprudent. L’intervention de l’Amérique, la trahison de la Russie, la défaite de l’Allemagne après de nombreuses victoires et bien d’autres événements de la dernière guerre montrent, une fois de plus, le rôle de l’improbable en histoire.
Dans un parlement ou une assemblée délibérante quelconque, le parti qui gouverne en réalité n’est pas le plus nombreux, mais le plus violent. Notre Parlement resta pendant vingt ans dominé par une minorité socialiste.
Malgré les illusions socialistes, le travail collectif exige des capacités d’autant plus hautes qu’il est plus collectif. C’est pourquoi notre époque a besoin de beaucoup plus de chefs qu’elle n’en trouve. Le célèbre industriel allemand, Hugo Stinnes, disait à ce sujet : « Si cette décadence de l’individualité continue, aucun progrès n’est plus possible. »
Pour ôter aux socialistes leurs illusions sur les avantages de l’administration étatiste, il leur suffirait de remarquer que dans certaines entreprises gérées par l’État, telles que les postes, les frais du personnel représentent 78 % des dépenses totales de l’exploitation. Aucune industrie, aucun commerce ne pourrait vivre dans des conditions semblables.
Aux époques agitées, les grands problèmes qui surgissent chaque jour ne comportent guère de solutions simples et immédiates. Suivre alors l’opinion simpliste des foules conduit vite à des catastrophes.
Les impulsifs sont toujours dangereux, car les réalités échappent à l’homme qui agit sans réfléchir. Les êtres capables de réflexion, mais dépourvus de volonté, sont aussi nuisibles parce que leur irrésolution les paralyse devant les événements exigeant une décision immédiate.
En politique, les conséquences d’un acte ont parfois plus d’importance que cet acte lui-même.
Bien des catastrophes seront évitées le jour, probablement lointain, où les gouvernants posséderont un thermomètre psychologique capable de leur apprendre quand il faut résister et quand il faut céder. Charles Ier perdit sa tête pour avoir trop résisté ; Louis XVI pour avoir trop cédé.
Une pénétration psychologique supérieure peut seule prévoir les réactions de l’âme des peuples sous des influences diverses. Les Allemands n’auraient pas irrité l’Amérique et perdu la guerre, si leurs chefs avaient possédé une telle pénétration.
Une des plus fréquentes sources d’erreurs politiques est d’attribuer à des causes uniques des événements issus de causes nombreuses et compliquées.
C’est la série d’erreurs psychologiques commises par les Alliés qui permit à l’Allemagne d’obtenir ces deux grands résultats : dissocier l’Entente et rendre impossible par la dépréciation de sa monnaie le paiement de l’indemnité due aux vainqueurs.
La véritable force de l’Autriche résidait dans les aspirations contraires des races différentes qui la composaient. Ce grand empire était fondé sur un équilibre de haines.
Quelle que soit l’intelligence d’un homme d’État, en arrivant au pouvoir il cherche à suivre l’opinion mobile des foules pour se rendre populaire. C’est ainsi que, souvent, il perd le pouvoir.
La crainte des électeurs, la peur des responsabilités, la préoccupation exclusive de l’heure présente, constituent pour un homme politique moderne trois sources d’erreur auxquelles il lui est difficile d’échapper.
Les interventions étatistes troublant le jeu des lois naturelles sont chargées d’incidences invisibles qui perturbent profondément la vie d’un pays. La taxe sur le blé pendant la guerre en constitue un exemple frappant. Les paysans délaissèrent aussitôt sa culture et le gouvernement dut se procurer à grands frais, au dehors, le blé nécessaire, puis abolir la taxe.
Un gouvernement faible a pour terminaison nécessaire un gouvernement anarchique, auquel succède bientôt un gouvernement despotique.
L’impartialité en politique est impossible parce que l’homme impartial aurait immédiatement contre lui tous les partis, y compris celui auquel il appartient.
Dans le régime démocratique, les chefs sont souvent plus disposés à obéir qu’à commander. Ils finissent ainsi par perdre tout prestige.
Suivre toujours l’opinion mobile des multitudes, c’est se résigner à ne rien prévoir, rien empêcher, rien pouvoir.
En politique comme en agriculture, on récolte ce qu’on a semé. Les Anglais, reprochant à la France d’avoir favorisé la Turquie, oubliaient les ennuis que pendant quatre ans ils nous suscitèrent un peu partout.
Les erreurs politiques peuvent engendrer par contagion mentale des épidémies dévastatrices. La contagion bolcheviste a fait périr plus d’hommes que bien des batailles et ramené la Russie aux périodes sauvages de la préhistoire.
L’homme d’État qui ne sait pas orienter les événements est bientôt submergé par eux.
Bien que la politique soit certainement l’art dont la pratique exigerait le plus de jugement, c’est celui où il s’en dépense le moins.
L’arsenal psychologique contient des armes qui, bien maniées, peuvent dépasser le pouvoir des canons. Ce maniement, que n’enseignent pas les livres, exige une longue expérience.