Les anciennes guerres, dérivant surtout de l’ambition personnelle des souverains, n’avaient aucun caractère de nécessité. Les conflits modernes résultant de luttes d’intérêts collectifs sont bien plus difficilement évitables. Alexandre et César pouvaient ne pas entreprendre leurs conquêtes. De nos jours, la volonté de l’empereur d’Allemagne fût, tôt ou tard, devenue impuissante à dominer les aspirations d’un peuple hanté par le besoin mystique d’hégémonie.
Les accroissements de territoires récemment réalisés par l’Angleterre montrent à quel point l’idée de s’agrandir au moyen de conquêtes reste une des conceptions directrices de certains peuples.
A l’heure de la victoire, il est facile au vainqueur d’imposer ses volontés. Cette possibilité s’atténue progressivement jusqu’au jour où la résistance du vaincu ne pouvant plus être anéantie que par la force, une nouvelle guerre devient nécessaire.
Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand ils se croient supérieurs à leurs vainqueurs. Une tentative de revanche germanique peut donc être considérée comme un des plus sûrs événements de la future Histoire.
L’idéal de l’empereur Guillaume, d’après ses Mémoires, était d’avoir une armée et une flotte assez puissantes pour que nul n’osât les attaquer. Il oubliait alors que le possesseur de pareils moyens de défense songe bientôt à les utiliser pour se débarrasser de rivaux gênants. Ce fut justement la notion de sa force qui le conduisit à la guerre.
Deux formes de revanche sont rêvées en Allemagne : 1o par les armes ; 2o par l’expansion commerciale. Le succès de la seconde tentative entraînerait fatalement la réalisation de la première.
L’unique moyen — en dehors de formidables armements — d’empêcher une future agression de l’Allemagne, eût été son retour aux provinces autonomes qui la composaient avant 1871. Elle-même le réclamait après l’armistice, pour se soustraire à la domination prussienne. Les historiens s’étonneront sûrement que les auteurs du traité de paix n’aient pas compris une telle évidence.
Beaucoup de phénomènes sociaux possèdent un point critique comparable à celui de certains phénomènes physiques. Dans son voisinage, de faibles influences peuvent déterminer des changements très grands, la paix ou la guerre, par exemple. L’origine des guerres de 1870 et de 1914 vérifie cette observation.
Le conflit mondial a révélé deux principes que les guerres antérieures ne permettaient pas de pressentir. Le premier, que le vainqueur se trouve aussi ruiné que le vaincu. Le second, que les indemnités incombant au vaincu sont indirectement payées par les autres peuples, y compris ceux qui n’ont pris aucune part au conflit.
Le capital matériel d’un peuple peut être détruit dans une guerre. Le capital moral, constitué par l’intelligence, le pouvoir d’organisation et la capacité technique, étant indestructible, permet de reconstituer rapidement le capital matériel. L’Allemagne en fournit un nouvel exemple.
La prochaine histoire de l’Europe dépendra surtout de l’intérêt qu’auront les grandes nations à prolonger, durant la paix, les alliances formées pendant la guerre.
Il est de toute évidence que si trois grands pays comme la France, l’Angleterre et l’Amérique avaient accepté de s’unir contre un agresseur quelconque, la paix se fût trouvée assurée. Les divergences d’intérêts et de mentalité de ces nations et la méfiance réciproque de leurs gouvernants, ayant empêché cette alliance de se réaliser, les peuples sont condamnés à se ruiner en armements.
Si la raison pouvait exercer un rôle quelconque sur les relations entre les peuples, ils seraient vite persuadés que leur intérêt est de s’entr’aider au lieu de s’entre-détruire.