Les conséquences réelles de la grande guerre diffèrent beaucoup des résultats prévus. Certains peuples s’aperçoivent maintenant qu’après avoir écarté au prix de gigantesques efforts l’hégémonie militaire allemande, il leur faut subir l’hégémonie économique et politique de l’Angleterre. Elle ne paraît pas moins lourde.
L’hégémonie anglaise n’a plus aujourd’hui d’autre contrepoids que le pouvoir grandissant des États-Unis.
Parmi les signes divers révélant l’aspiration à l’hégémonie figure le langage des diplomates. L’Angleterre s’est emparée des flottes et des colonies germaniques, puis a proclamé son protectorat sur la Perse et l’Égypte ; mais quand les alliés voulurent défendre leurs droits, le langage des dirigeants anglais devint agressif. Le monde comprit alors qu’une hégémonie nouvelle était née.
Le jour où l’expérience prouva que, malgré flottes et sous-marins, l’Amérique pouvait envoyer en Europe un million d’hommes armés, la situation mondiale de l’Angleterre s’est trouvée virtuellement transformée. La domination des mers et la suprématie commerciale lui échapperont fatalement dans l’avenir au profit de l’Amérique.
Si l’Angleterre avait réussi, au moyen de ses tentatives répétées, à empêcher la France d’exiger les réparations dues par l’Allemagne, elle eût retiré de la guerre ces deux immenses résultats : 1o se débarrasser de la rivalité maritime allemande ; 2o supprimer la rivalité commerciale possible de la France, forcée de consacrer toutes ses ressources à la restauration des départements dévastés.
Lorsque l’Allemagne rêvait d’une paix universelle par l’établissement de son hégémonie, elle subissait une illusion psychologique dont furent victimes tous les grands conquérants. Son succès eût fatalement déclanché une série de coalitions qui auraient détruit sa puissance, comme le fut celle de Napoléon.
La grande rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne s’est terminée par l’hégémonie anglaise en Europe. La lutte pour l’hégémonie de l’Asie ne fait que commencer.
L’importance donnée au Japon par la guerre et sa rapide conquête du Pacifique hâteront nécessairement le choc colossal entre la race blanche et la race jaune. Les résultats du conflit diront dans quelles mains le sceptre de l’Asie devra passer.
Les hommes d’État actuels se défendent bien haut de toute pensée d’impérialisme et affectent de considérer cette accusation comme une injure. Ils savent cependant que seules des visées impérialistes ont édifié et fait prospérer les grands empires dont est formée l’Europe.
Le premier acte de la guerre mondiale, la lutte militaire, est aujourd’hui terminé. Le second acte, la guerre économique, commence. Le troisième acte, lutte de la race jaune contre la race blanche pour l’hégémonie de l’Asie, semble prochain.
Si la notion d’interdépendance des peuples n’arrive pas à remplacer celle d’hégémonie, l’Europe devra subir des guerres d’extermination qui la plongeront dans une décadence sans espoir.