CONTES TENDRES
La première fois que je le rencontrai, ce fut au bord de la Bièvre, dans un de ces coins de la banlieue parisienne qui ont un charme si imprévu, si intime et qui vous donneraient complètement l’impression de la pleine campagne, n’étaient l’incessant murmure, le halètement laborieux de Paris qu’on entend par-dessus les collines prochaines, comme la sourde fermentation d’une énorme cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi, au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne : Au Robinson des Prairies. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures : le vert bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées ; dans une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.
A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux, crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques, laissait voir de maigres jambes nues ; le veston, jadis brun, maintenant verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire ; les boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons ; la chemise bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée, mais sans rien de farouche ni de haineux.
Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le vagabond et son bon cœur s’était ému :
— Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre homme qui est là-bas.
Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il s’approcha, le verre en main.
— Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée ; à votre santé, ma brave dame, et à celle de la compagnie.
Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il devint loquace et nous narra son histoire.
Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années, les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué. Sa femme était morte ; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient l’un après l’autre quitté le pays ; il ne savait même plus où ils gîtaient.
— Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent ; mais l’hiver dernier, bernique ! les guiboles n’ont plus voulu aller… Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre… J’y ai passé trois mois ; mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux… Toute la sainte journée, il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça… Puis, quel sale monde ! vous n’en avez pas idée !… Ma foi, quand le beau temps est revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici… Misère pour misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes. J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain, et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher, en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur… mais, tout de même, je vis au grand air et je suis mon maître…
L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait s’évaporer à mesure qu’il parlait ; la lueur qui éclairait ses yeux devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne expression de bête de somme éreintée.
C’est Joubert, je crois, qui a dit : « Le soir de la vie apporte avec lui sa lampe. » En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le profanum vulgus n’apparaît que comme une quantité négligeable ; d’ailleurs, en sa qualité de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit prochaine.
Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui montaient de la Bièvre…
Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa contenance restait philosophiquement résignée ; ses traits gardaient une expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides et inquiets de chien perdu :
— C’est encore moi, murmura-t-il doucement ; la faim, comme on dit, chasse le loup hors du bois ; moi, ce n’est pas tant seulement la faim, c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte du toit quasiment comme d’un parapluie troué ; la nuit, je me réveille trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre ; mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée… Si seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de Villers-Cotterets… On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au sec !…
Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait ; c’était pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui procurât promptement un abri. Il me remercia.
— Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain… Ah ! être au sec, être au sec, voilà tout ce que je demande !
Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs. J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.
— C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis l’hospitalisé en chemin de fer… Je l’ai trouvé sur la porte de la cabane, en train de se chauffer au soleil… Si vous aviez vu son trou !… Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le toit est percé comme une poêle à châtaignes ; l’eau dégouline des murs, et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue… Un vrai fumier, quoi !… Eh bien ! monsieur, croiriez-vous que le vieux était tout chagrin de quitter son chenil ?… Pendant un bon quart d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des soupirs ; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole ! il pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse !…