FRONTIÈRE D’ITALIE

Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent marque seul la limite des deux territoires. De l’autre côté du pont, un gendarme assis sur le parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est censé représenter l’autorité italienne. Et, en effet, sous de grosses moustaches et d’épais sourcils noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise, personnifie assez bien la politique des hommes d’État de là-bas, — gens charmants et amènes, mais aussi rusés que le prudent Ulysse. — La route monte raide entre un mur rocheux et une pente escarpée, au bas de laquelle la Méditerranée bleuit à travers des verdures touffues. Bâti en encorbellement au-dessus de ce verdoyant précipice, un cabaret, — la Trattoria Garibaldi, — chante et rit parmi les treilles ; tandis qu’en face, à mi-côte, le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco, dresse son frêle campanile, aligne ses maisons blanches au milieu d’un bois d’oliviers et semble un décor d’opéra.

Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se dénude. Au bord d’une plate-forme aride, la caserne de la douane italienne se profile carrément sur la mer. Les préposés en uniformes gris stationnent silencieusement sous le porche. Ils sont consternés et tout pâles encore d’un drame qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, las d’être brimé par son brigadier, lui a lâché un coup de fusil à bout portant, puis s’est précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On a retrouvé sur les rochers pointus son corps en capilotade. — Ces Liguriens de la côte sont des violents et des passionnés ; quand la colère leur monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon marché de la vie. — Non loin de la tragique caserne, en un sentier qui zigzague au flanc de la montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse de sa houssine un âne chargé de bois mort. Droite sur ses hanches, un paquet sur la tête, le profil élégant et triste, elle chemine lentement avec des airs de statue. Cette paysanne à la grave beauté sculpturale, ce paysage lumineux et nu, cette récente histoire de meurtre, marquent, bien mieux que la borne-frontière, le caractère différent des deux pays. A Menton et à Nice, en dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent comme des sauterelles, on se trouve chez soi et on respire l’air français. Mais, ici, on se sent bel et bien en terre italienne.

On s’en aperçoit encore au mauvais état des routes et à l’aspect négligé, parfois minable, des cultures et des habitations. La transition est des plus brusques : le chemin est sillonné d’ornières ; les rares villas éparses dans la campagne ont leurs volets clos et leurs murs décrépits ; les clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés ; dans les villages, les portes béantes révèlent des intérieurs à peine meublés et d’une propreté douteuse. Toutefois, si, sous le rapport économique, le spectacle n’est pas réconfortant, au point de vue pittoresque, on a de larges compensations. Rien de plus attrayant que cette route rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides d’où, à chaque instant, on a la surprise d’échappées inattendues sur de magnifiques horizons de mer ou de montagne. — Des jardins de citronniers, tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux berges du chemin ; des bois d’oliviers aux fûts noueux et robustes tombent presque à pic dans la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère feuillée, des pêchers, des pruniers en fleurs poussent à la bonne aventure. Au hasard des anfractuosités du rocher, des carrés de pois, de longues treilles de vigne, des parterres de juliennes blanches, des champs de rosiers foisonnent. L’air est saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein nez. Les villas délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, en cette solitude fleurie, un charme pénétrant : la poésie des demeures abandonnées, où toutes choses sont revenues à l’état sauvage et où l’on sent errer l’âme des hôtes en allés.

Au sommet d’une montée, la mer soudain surgit du fouillis des oliviers. On aperçoit les découpures de la côte jusqu’à Bordighera ; puis Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses et ses toits plats. La route se divise en deux tronçons, dont l’un descend vers le port et l’autre file tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation, une caserne fortifiée se dresse et domine la mer. Sous son porche voûté, des bersagliers vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir à jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché d’abondantes plumes de coq. Sur les rampes, des pelotons de jeunes conscrits font l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours décorés de leur chapeau à panache. Ils semblent très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils gardent, même en petite tenue. Ces petits chasseurs, destinés à être opposés à nos Alpins, ont fort bonne tournure et sont, en général, de jolis garçons. Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs des servantes et des grisettes de Vintimille. Il est vraiment dommage que cette coiffure, aux retombées de plumes de coq, leur donne un peu l’air de soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, qui vient de faire ses cinq ans, les regarde dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de solidité.

On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu, de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue ; une enseigne indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les forestieri. Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant, puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le pan de ciel bleu encadré par la porte murale.

Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches annonçant pour ce soir Crispino e la Comare. Bien que quelques lieues à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente des différences notables qui existent actuellement entre les deux nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton, comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner.

Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles s’harmonisaient et chantaient exquisement.

Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes arrondies dans la direction de Bordighera ; à gauche, Vintimille étageait ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises ; tout au fond, par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime éblouissante des Alpes neigeuses.

Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la politique de l’annexion et sur la Triplice : je ne savais plus si j’étais en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères humaines.

Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la promenade. — Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré ; dans leur physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus virile et plus martiale que les bersagliers aux chapeaux empanachés de plumes de coq.