Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac. Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de Napoléon et ses détracteurs que le fils de Jérôme Bonaparte vient d’écrire pro domo suâ.
Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au Napoléon de M. Taine, je songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et celles d’aujourd’hui ! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur, rappelait l’épopée napoléonienne ; dans chaque village, d’anciens soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et entretenaient le culte du petit caporal. Il n’y avait pas un dîner de noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et, le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de « l’empereur ». — Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint.
Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très nombreux dans nos provinces de l’Est : rudes sous-officiers chevronnés, devenus gardes forestiers ; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration. C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les entendre, nous n’avions plus de généraux et le petit caporal avait emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre d’Espagne et la bataille de Leipzig.
J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace bien vivante. — On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot, ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances. — Je vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où fleurissaient des rosiers ; les planches de choux et de pommes de terre ; la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours. Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une pierre pour fabriquer ses raquettes à prendre les oiseaux. Je me souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte superstitieuse.
Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le petit caporal serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air, il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles ; ainsi, il se confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands yeux ahuris.
Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on abritait autrefois les pendules. — Bien que le canonnier Bannet m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai, en désignant la relique :
— Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur ?
— Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil !… Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur !… La veille de Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son gousset :
« — Qui veut me débarrasser de cette mitraille ? dit-il en regardant du côté de la batterie.
» — Moi, sire ! » m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de mes yeux.
Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon :
« — Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour boire une bouteille. »
… Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en replaçant le globe sur le morceau de velours, — et on les enterrera avec moi !
Hélas ! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de 1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du second Empire et la guerre de 1870. — Quand je suis revenu au pays, après l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment.