CHAPITRE II
LA CONVERSATION

Il est clair qu’il ne suffit pas de grouper autour de vous une élite incomparable ; il faut encore savoir la retenir par la grâce de votre accueil et le charme de votre conversation.

Une foule de « grandes dames » — de fantaisie pour la plupart, comme les sirops des marchands de vin — ont composé, sur le tact, la politesse et les usages, de précieuses brochures où les héritières devenues marquises tout de bon, trouvent, en un clin d’œil, la façon de se conduire dans les moindres circonstances de la vie.

Il y est indiqué comment on doit saluer, s’asseoir, marcher ; selon quelles préséances, il convient de placer à table une kyrielle d’invités ; l’ordre où l’on doit verser les vins ; jusqu’à la façon de tenir la fourchette et mille autres détails palpitants qu’une table des matières bien ordonnée permet de découvrir, sans peine, selon la nécessité.

Mais pas une, que je sache, ne s’est risquée à réglementer la conversation, dont l’importance n’est pourtant pas contestable.

C’est cette lacune que j’ai la présomption de vouloir combler, sans essayer de me donner pour la comtesse de rigueur ou de laisser croire, un instant, que je suis une jeune et jolie femme…

Avant toutes choses, accoutumez-vous à l’indifférence universelle et n’ayez jamais de variations d’humeur que sur commande.

Vous devez être non seulement maîtresse de maison, mais encore de vous-même.

La susceptibilité, la tendance à la colère, mènent droit aux « lunes », c’est-à-dire à des différences de niveau dans l’affabilité, à des marées de bienveillance qui désobligent les familiers et empêchent toute continuité dans les relations.

Il est essentiel qu’on apporte chez vous la certitude d’y être bien reçu, sans quoi beaucoup de gens n’y viendraient pas.

Certes, une telle attitude n’aura pas toujours la récompense qu’elle mérite. On vous calomniera ; les envieux — toutes les grandeurs en mènent après elles — vous vilipenderont. Vous serez en butte à mille manifestations de jalousie, à d’innombrables assauts hypocrites. Méprisez tout, madame, et sachez opposer aux pires vilenies une immuable sérénité.

Mais une règle sans exceptions n’en est plus une. Par intervalles, découvrez un de vos ennemis, prenez-le en particulier, improvisez à son usage une semonce de haut goût, renvoyez-le confus et contez l’aventure à votre meilleure amie, sous le sceau du secret, afin d’être certaine que tout soit répété.

Votre discrétion à vous sera portée aux nues et votre victime ira grossir d’un remarquable spécimen la phalange des imbéciles.

Défiez-vous des remontrances publiques ou, si vous y voyez quelque opportunité, choisissez vos personnages parmi les mieux élevés, de qui une riposte trop vive n’est jamais à craindre.

Je vous permets néanmoins d’accueillir les racontars de chacun ; la vogue est aux dossiers secrets et il peut être intéressant de connaître bien des dessous, utile même au besoin. Écoutez, faites votre profit ; gardez-vous d’interrompre une médisance. Il faut du reste compter avec votre curiosité, la satisfaire sans fausse honte. En revanche, n’approuvez jamais un propos malveillant, n’ayez pas l’air de vous en réjouir et répondez simplement : « Oh ! vous en êtes sûr ?… Cela me paraît bien fort… Pourquoi croire à la légère ?… » De cette façon vous resterez neutre sans pourtant décourager le bavard qui, pour achever de vous convaincre, vous confiera tout ce qu’il sait.

A ce propos, je vous déclare qu’indépendamment de l’art de parler, il y a aussi l’art d’écouter qui est plus utile encore peut-être et qui n’est pas moins délicat.

Parler, lorsqu’on s’en tire avec avantage, est, sans doute, un excellent moyen de plaire, mais écouter !

Vous représentez-vous tout ce qu’il y a d’adresse de bon aloi et de diplomatie à la fois simple et décisive dans ce seul fait : écouter ?

Écouter, c’est reconnaître à l’interlocuteur une importance spéciale, c’est rendre justice au charme de sa parole, c’est proclamer l’intérêt de ce qu’il dit, c’est s’incliner soi-même devant son éloquence, toutes choses bien faites pour chatouiller l’amour-propre le plus ombrageux.

Que de gens, lorsque vous leur parlez, ont les lèvres frémissantes, le souffle sous pression, et semblent toujours sur le point de vous interrompre, afin d’entamer une narration plus palpitante que la vôtre, ou bien encore affectent un air distrait et ennuyé comme s’ils attendaient avec impatience la fin de votre période.

Bien loin de faire étalage d’une pareille attitude, il faut y aller de tout cœur ou plutôt de toute oreille.

Comme on demandait un jour au maréchal Soult, très attentif aux moindres bagatelles des bavards admis en sa compagnie, par quel moyen il arrivait ainsi à paraître écouter d’une telle conscience, il répondit simplement : « Eh ! mais, le meilleur moyen de paraître écouter, c’est d’écouter en effet. »

Réglez-vous sur ce principe : écoutez sans broncher les pires fadaises. Qu’il s’agisse d’un seul interlocuteur ou d’une réunion nombreuse, la question ne change pas : c’est affaire de dosage, d’après la qualité et la quantité.

Surtout n’oubliez pas que le sourire est une arme aussi précieuse que le sabre de M. Prudhomme ; il sert à encourager la confidence et, au besoin, à l’interdire. On l’emploie en parlant pour envelopper de grâce tout ce que l’on dit ; en écoutant pour marquer l’intérêt bienveillant éveillé par l’orateur ; il rend moins pénible un dialogue languissant et prête une séduction de plus aux guirlandes de vos phrases. Il est la panacée mondaine qui guérit tous les maux, comble tous les vides, corrige toutes les imperfections.

On vous annonce une mort, sourire contracté de condoléance ; on vous informe d’une naissance, sourire joyeux de « bien vive part » ; on vous expose un problème de métaphysique, sourire restreint de recueillement ; on vous déclame des vers, sourire mystique d’extase ; on vous importune, sourire crispé d’ennui… et la gamme, je le répète, est interminable.

Sourire est parfait, écouter mieux encore, mais vous imaginez bien que ce ne sont point là des éléments de conversation suffisants.

Il faut parler, madame, parler beaucoup, parler chaque fois que le loisir vous en est laissé. Une femme dont la conversation a des « trous », même de simples hésitations, ne passera jamais pour supérieure. Au contraire, celle dont le babillage ne tarit pas, qui épargne aux assistants la peine de trouver rien à dire, est en droit de prétendre aux plus brillantes destinées.

Mais que raconter ? Que choisir parmi le fatras énorme des sujets exploitables ?

Comme, évidemment, sur la masse des paroles qui s’échapperont de votre bouche le déchet ne sera pas mince, il sera bon de diriger vos discours vers des thèmes suffisamment vagues pour admettre toutes les variations. Le chapitre des domestiques est inépuisable mais trop banal ; celui de la toilette dénote des préoccupations bien futiles ; celui de l’amour longe d’affreux précipices ; celui de l’art n’amuse pas tout le monde et demande une préparation ; celui du sentiment ou plutôt du sentimentalisme semble être provisoirement le plus digne d’être exploité ; le thème a cela d’avantageux, qu’on peut dire tout ce qu’on veut sans risquer trop de sottises ou d’anachronismes compromettants.

Il y a aussi le procédé qui consiste à parler de l’un à un autre. Je sais bien qu’il est malaisé de s’entretenir d’une personne absente sans faire des glissades vertigineuses vers la médisance. C’est même en cela que réside la grande utilité d’un ami qui sert à exercer notre tendresse quand il est là et notre malignité lorsqu’il a tourné les talons.

Mais vous pouvez, ce me semble, conduire le dialogue de telle sorte que « l’éreintement » inéluctable soit fait par votre interlocuteur, en vous réservant le peu de bon possible à dire.

En tous cas, s’il vous arrive de citer quelques noms, au cours de la causerie, que ces noms soient choisis et produisent un effet. Un nom indifférent et obscur n’a pas de raison d’être dans votre bouche et, à citer souvent des personnalités insignifiantes, vous donneriez de vos relations la plus misérable idée.

Ainsi quand un diplomate sera sur le tapis, ne le nommez pas par son nom. Dites : « L’ambassadeur d’Angleterre ou le ministre de France à Copenhague me disait hier encore… »

Si pourtant il est copieusement titré, accablé d’un nom fameux, faites à votre guise : ambassadeur à Berlin, marquis de Noailles, l’un vaut l’autre ; l’idée de l’un, celle de l’autre, évoque aussitôt l’éclat, et la notoriété des deux se trouve être sensiblement identique pour désigner un même personnage.

S’agit-il d’un nom plus bourgeois et moins achalandé dans l’histoire, alors accolez soigneusement le titre : M. Bézuchet, membre de la Société contre l’abus du tabac ; M. Corbulon, de l’Académie française ; M. Titubard, l’ancien ministre, etc. Il est bon que l’on connaisse à chaque fois le poids exact du nom que vous prononcez.

Si même, une personnalité sans conséquence, une femme, je suppose, dénuée de tout qualificatif officiel ou nobiliaire, vient à passer parmi vos allusions, cherchez quel titre à un tel honneur vous pouvez évoquer pour elle, si lointain qu’il soit. Inventez-le au besoin mais, par le ciel, n’allez pas désigner sèchement Mme Craspotel ou Mme Bobitou : on croirait que vous recrutez vos amies sur le carreau du Temple. On peut toujours dire d’une femme qu’elle est arrière-petite-nièce de Jean-Jacques Rousseau ou cousine éloignée de la Malibran : c’est bien le diable s’il n’y a pas un peu de vrai !

L’usage modéré des citations ne peut nuire, mais une femme ne les fait guère en latin ou en grec. Utiliser la traduction prouve qu’on a le texte familier sans exposer à de redoutables barbarismes.

Enfin, je n’ose vous conseiller l’innocent stratagème de Mme de la Popelinière, utilisé, dit-on, par plus d’une femme de notre temps et qui consiste à noter sur un carnet les traits d’esprit que l’on doit faire et les pensées que l’on doit émettre au cours de la journée. Une telle manœuvre peut réussir, mais demande un à-propos et une finesse qui permettent largement de s’en passer.

Au reste, soyez de l’avis de tout le monde avec de faibles controverses, pour faire valoir votre adhésion ; exagérez la sympathie que chacun vous inspire ; admirez avec fanatisme ceux qui méritent à peine un encouragement ; portez aux nues les hommes ; complimentez les femmes et vous aurez ainsi de telles créances d’hommages et d’adulations que l’ingrat désireux d’esquiver sa dette ne sera qu’un banqueroutier moral, universellement décrié.

Comme cependant, le contact de tant de gens distingués tenant aux lettres, aux arts et à la politique, vous mettra dans la nécessité d’avoir quelques notions de ce qui les intéresse, je vais joindre à ce Petit manuel un vade-mecum intellectuel, dont vous vous trouverez bien de suivre les leçons.