CHAPITRE II
LA LITTÉRATURE

Ce qui, après les sports, touche de plus près à l’esprit, c’est incontestablement la littérature.

Bien des gens s’imaginent que pour parler de littérature avec quelque intérêt il faut avoir beaucoup lu, s’être fait, dans le recueillement, une opinion sur chaque chose et continuer, en conscience, à se tenir informé de ce qui vient au jour.

A ce compte, je voudrais bien savoir à quel chiffre monterait le nombre des femmes — et même des hommes — capables d’en discourir.

Heureusement, madame, la vérité n’est point si cruelle et je ne vous obligerai pas à dévorer de poudreuses bibliothèques non plus qu’à vous ruiner dans les librairies. Il n’est pas, en effet, d’ordre d’idée où le « ouï-dire » joue un rôle plus utile et plus universel.

A peine quelques principes généraux sont-ils obligatoires en manière de préliminaires.

D’abord, vous avez tout lu, depuis la Batracomyomachie jusqu’au livre paru la veille. Avouer qu’on ignore une œuvre célèbre ou dont l’auteur a fait quelque bruit, revient à se montrer fière d’un défaut, ce qui n’est guère le fait du rang que vous ambitionnez.

Mais, dites-vous, où prendre le loisir d’un travail aussi vaste, d’un labeur aussi fatigant ?

N’ai-je donc pas répondu d’avance à votre question en vous donnant à penser qu’il vous suffirait de l’affirmer, sans vous y astreindre en réalité ? Ce n’est point là un mensonge car je crois, avec M. Anatole France, qu’une femme ne saurait être accusée de mentir lorsqu’elle ne fait pas de mensonge inutile.

Encore faut-il que vous possédiez une teinture d’ensemble, un brillant semblable à ces vernis qui, appliqués sur le bois peint, lui donnent l’aspect du marbre.

Il est, pour cela, un procédé d’information aussi profitable qu’infaillible qui consiste à suivre le plus possible de conférences. Sentez-vous tout ce qu’il y a de dilettante et de délicatement désœuvré dans ce seul mot : conférence ?

La conférence c’est le liebig de la littérature, qui donne, réunis dans une tasse de savoureux consommé, agréable et facile à prendre, tous les principes nutritifs extraits d’une foule de grosses viandes qui vous mèneraient à la dyspepsie au cas où vous les voudriez absorber en conscience.

Le travail de la mastication vous est de la sorte épargné ; la science qu’on vous offre est à demi digérée, tant et si bien que votre cerveau qui est l’estomac de l’esprit éprouve tout juste le plaisir d’assimiler et ne ressent nulle fatigue.

C’est ainsi qu’en quelques séances, vous pouvez être renseignée comme personne sur le théâtre antique, sur les livres sacrés des peuples orientaux, sur la Pléiade, sur les psychologues contemporains, sur les auteurs érotiques de tous les temps, sur l’éloquence sacrée, enfin de omni re scibili et quibusdam aliis, comme disait cet outrecuidant de Pic de la Mirandole.

Peut-être craignez-vous qu’on ne vous accuse d’avoir puisé le plus clair de vos connaissances dans ces sortes d’auditions.

Mais, madame, il faut toujours que la science vienne de quelque part et je trouve fort sots les sceptiques qui s’en vont sans cesse répétant, avec dédain : « Oh ! vous avez pris cela dans Larousse. »

Franchement, quelle que soit mon initiative, puis-je imaginer que la bataille de Bouvines a été donnée en 1214, que Charles X n’était pas le fils de Charles IX et que Louis XIV fut opéré d’une fistule ?

Ce sont là choses certaines qu’on n’invente pas.

Vous avez, en tout cas, la ressource de parler du conférencier plutôt que de la conférence tout en emmagasinant, pour plus tard, ce que vous y avez entendu.

La voix de l’orateur, ses gestes, ses yeux en amande, sa façon de lamper un grog, son teint, sa taille, la coupe de son habit, voilà des sujets bien dignes d’alimenter de longs colloques entre vos intimes et vous.

Et puis, on parle autour de vous ; on discute, on juge, on vaticine dans votre propre salon : calquez vos jugements sur ceux de vos conseillers les plus autorisés. Je vous l’ai dit déjà, écoutez, appropriez-vous et répétez en modifiant assez la forme. Mais soyez plus adroite que Mme la princesse de Lamballe qui feignait une distraction subite et redisait précisément ce qui venait d’être dit par d’autres, comme venant d’elle. On est aujourd’hui moins dupe ou moins galant et le public exige plus de ménagements.

S’il se rencontre, d’aventure, un mot qui par son piquant mérite d’être réédité, ne le faites point à la légère.

Vous devez considérer si le mot vient d’un auteur obscur et sans conséquence, auquel cas vous le donnerez comme de vous ou bien si le spirituel causeur est au contraire une personnalité marquante, éventualité dans laquelle vous le nommerez en rapportant sa fine remarque, car le fait de connaître un tel homme et de tenir de lui un tel propos vous rapportera autant de considération que le fait d’émettre des traits d’esprit.

A vos soirées, des auditions de jeunes poètes, des présentations d’historiens ignorés, d’archéologues vagues auront un bon effet. Évitez seulement les lectures derrière une table, entre deux bougies, car la politesse n’est pas toujours la plus forte contre le fou rire et vous risqueriez un irréparable scandale.

De plus, l’ennui littéraire est plus pénible que l’ennui musical et tel qui supporte gaillardement trois heures de piano, succomberait avant le second chant de la plus inoffensive épopée. Il est donc prudent d’imposer aux auteurs trop prolixes, dans leur intérêt même, des limites convenables.

Souvenez-vous que, dans vos jugements, les traditions mondaines ne doivent point abdiquer leurs droits. Si favorable que soit votre opinion acquise sur un écrivain, son genre de vie, ses antécédents, ses fréquentations la modifieront dans un sens ou dans un autre.

Ainsi, le poète Verlaine manqua de génie : absinthe et malpropreté ! Victor Hugo ayant combattu l’Empire n’a droit qu’à une admiration relative ; Musset n’est pas assez soucieux des bienséances ; M. de Lamartine avait du talent avant 48.

Mais pourquoi citer des noms ? Je serais alors dans la nécessité d’entreprendre une interminable revue avec le désespoir de n’arriver point à la rendre complète. D’ailleurs de nouvelles renommées se lèvent chaque jour et, n’ayant point à mes côtés l’ange Gabriel, concierge de l’avenir, je crois préférable d’éviter, en matière littéraire, d’inutiles personnalités.

Je vous ai conseillé les conférences, mais il n’y a pas que ce moyen d’information.

Intéressez-vous aussi aux entreprises éphémères ou non qui se montent, de droite et de gauche, pour l’amélioration de la race littéraire en France : journaux « abscons », revues « intenses » ; théâtres aux noms hirsutes qui ont mis à la mode les productions du Nord, en même temps que les rêves biscornus de quelques jeunes gens indisposés.

Devancez le mouvement, abondez dans le sens des malins. Si l’on vous voit en avant, on croira que les autres vous suivent, alors que vous vous laisserez simplement pousser. Au besoin, inventez un dramaturge lapon.

Il ne vous sera pas moins profitable de connaître les ouvrages sérieux, les compilations des vieux messieurs décorés, les traités ardus des écrivains de tout repos, les pièces ou les fantaisies des académiciens.

Vous suivrez aussi quelques cours de Sorbonne. Vous n’êtes en rien tenue d’écouter, mais seulement d’y être, tout le bénéfice étant dans l’intention.

Vous ne manquerez pas une première ; vous connaîtrez les actrices par leurs noms, sauf pourtant Mme Sarah Bernhardt qu’on appelle simplement Sarah, comme on dit le Jockey pour le Jockey-Club et le Bois pour le bois de Boulogne, quand on est un peu parisien.

Cette réunion de connaissances, grappillées de-ci de-là, favorisera singulièrement vos aptitudes à la causerie qui sera, d’ici peu, votre triomphe, à la condition que vous sachiez la conduire sur le terrain qui vous est le plus familier et que vous en bannissiez impitoyablement tout propos risqué, toute locution de mauvaise compagnie.