CHAPITRE IV
LA MUSIQUE

Voilà pour vous, madame, le prince des arts, celui qui cadre le mieux avec votre céleste nervosisme ou, si vous préférez, le plus à même de traduire les élans vers l’idéal de votre cœur ici-bas emprisonné par le prosaïque terre à terre.

Avec le secours de la musique, parfois dangereuse conseillère, parfois aussi bienfaisant dérivatif, vous verrez les pires excitations se calmer, se fondre et se transmuer en extases délicieuses qui vous constitueront une solide réputation artistique et poseront comme axiomes, le raffinement de votre goût, la sensibilité de votre cœur.

Car vous en faites de la musique. A l’exemple d’un photographe devenu légendaire, vous opérez vous-même : vous déchiffrez passablement, vous exécutez avec décence et, surtout, vous comprenez.

Ah ! madame, comprendre, tout est là. Démêler, à la première audition, ce qu’il y a de science, de tendresse ou de grandeur dans une page musicale, en paraître vivement émue, voilà le secret d’une compétence indéniable autant que développée.

Aussi n’écoutez jamais une mesure sans vous être au préalable enquise du nom de l’auteur. On peut se tromper, en somme, et vous risquez de vous pâmer à de l’Auber ou de rester froide à du Grieg, ce qui vous perdrait sans retour. Et cette distinction me fait entrer d’emblée dans le vif du sujet.

Là, comme en littérature, comme en peinture et en tout ce qui touche à l’art, il vous faut garder d’admirer ce qui commence à passer. C’est le seul ordre d’idées où n’existe pas ce qu’on est convenu d’appeler la tradition, le seul aussi, par conséquent où vous en devez user à votre aise avec les vieilles gloires et marcher avec le siècle vers de nouveaux sommets.

Je ne puis, cette fois, me dispenser de préciser quelques points, m’en remettant à votre imagination de compléter la revue forcément imparfaite que je vais passer en votre honneur.

Les Italiens sont usés jusqu’à la corde ; leurs ritournelles d’orchestre à cadences de balançoire, leurs ariettes, leurs points d’orgue bouffons, nous comblent d’étonnement, si nous pensons qu’on eût du goût pour eux. Ah ! les philistins ! les vandales ! Ce Rossini !… ah ! ah ! ah !… Occasion unique, madame, pour le sourire de grande ironie.

Et Donizetti ? Et Bellini ? Et Mascagni qui est d’hier pourtant ?

Ne leur faites jamais grâce d’un lardon. Proclamez-les vulgaires, rabâcheurs et ridicules.

Il n’est pas jusqu’à Gounod, élevé à leur école, qui ne soit, à l’heure actuelle, difficile à défendre.

En tout cas, si, incapable de maîtriser un premier mouvement vous profériez un éloge en sa faveur, reprenez-vous bien vite et vous écriez : « Ah ! Dieu ! pas Faust… pas l’Ave Maria ! » Il vous restera Polyeucte et ses œuvres ignorées comme planche de salut.

Les noms d’Ambroise Thomas, d’Halévy, de Meyerbeer lui-même feraient mourir de rire les importants connaisseurs de votre entourage. Autant vaudrait célébrer Clapisson !

Je ne vous autorise pas davantage à parler favorablement de Carmen. Cet ouvrage put, il est vrai, paraître en son temps remarquable, mais depuis que la canaille s’est avisée d’y prendre du plaisir, il vaut mieux le lui laisser. L’Arlésienne à son tour se met à déroger et si le pauvre Bizet, malgré tout, vous tient au cœur, il faudra vous contenter des Pêcheurs de Perles, tandis qu’il en est temps encore.

Quant à Berlioz et à sa Damnation, soyez convaincue qu’ils filent un mauvais coton. On les entend trop. Aussi vous voyez les gens de sens exalter les Troyens pour se dédommager.

Que diable, vous avez bien d’autres maîtres, sans vous astreindre à ceux que l’enthousiasme grossier du public a portés au pinacle ! A qui donc alors serviraient tous ces génies contemporains, bourreaux des cœurs et des cymbales ?

Et puis, c’est le privilège des femmes supérieures d’« inventer » de nouvelles renommées. Arrière les étoiles qui charbonnent !

Je souhaite vivement, autour de vous, une cour de jeunes musiciens, pas très nombreux afin d’éviter les plaintes des voisins, mais très chevelus. Ce dernier détail est d’autant plus considérable qu’un musicien tondu, c’est comme un poète rubicond, un peintre modeste ou un savant sans taches de graisse, ça n’a jamais de talent. Vous dire pourquoi serait fort au-dessus de mon entendement, mais c’est un fait si patent, si universellement reconnu qu’on en est à regretter que le piano n’ait pas été en usage du temps d’Absalon ou de Mérovée ! Il est par contre, d’un génie musical excessif d’aller jusqu’aux pellicules. Des cheveux longs, mais propres, voilà le vrai.

Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et des habits hermétiquement clos : l’exubérance de ces diables d’hommes pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste.

Vous aurez soin d’entourer « vos » musiciens des égards les plus affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne rafraîchissante après chaque course au clavier.

Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à sa place est couvert de fleurs ; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en bohème.

En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague, moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois, dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne des monotonies du pot-au-feu quotidien.

Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus de votre oreille.

Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit : « Ah ! quel malheur pour nous ! De tels hommes ne devraient point mourir ! » Cela fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré, que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer comme une femme très supérieure.

Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit artistique.

Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent choqués.

Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans cette manœuvre du bras.

Certaines femmes trop vives le dressent au niveau de leur tête, au moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation, incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach.

Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu ; ce sont les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a aussi son importance : veillez-y.

Cela pourtant ne suffit point encore : la musique d’ensemble s’impose. Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y puissent divertir.

Ah ! madame, que voilà superficiellement raisonner ! Oui, certes, l’on s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une autre manière.

Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale : reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli.

L’Alceste de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les entr’actes avec un peu de Piccinni.

Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne s’applique point qu’à la musique : tout ce qui est inconnu, même mauvais, sera toujours bon ; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours mauvais.

Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés.

Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles.

Rassurez-vous, j’ai deviné : c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles. Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence.

Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage. Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. Lohengrin, direz-vous, appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La Walkyrie donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez, recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence.

En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération.

A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach : ne vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut l’aimer sans inconvénient.

Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en jetant au hasard quelque phrase attendrie.

Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet ; mais qu’à aucun prix, le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en réalité. L’inconnu, madame ! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de l’inconnu !…