Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la sollicitude d’une femme supérieure.
Au surplus, comme cet art — la politique, un art ! — s’accommode volontiers des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de votre mari.
Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République : elle sera conservatrice ou ne sera pas.
En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus, s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour, au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes considérations sur l’aristocratie.
Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui, ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les hauts fonctionnaires par exemple.
D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la chanson, alors royaliste, pouvait insinuer :
J’aimerais à vous entendre parler de « vos princes ». Cela donne un petit air « Faubourg » et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît, que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince.
Le prince — Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff — m’est indifférent, pourvu qu’il y ait un prince.
Naundorff — ne riez pas — aurait cet avantage que vous pourriez conter comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale.
Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la calomnie, dénuée de formes, déconsidère.
Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre aliment ; blâmez le ministère avec une perfide modération ; ridiculisez les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau.
Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité s’inquiétera ; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix attendue, pour le gagner ; vous aurez de la police secrète à vos bals et le triomphe sera complet.
En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes partisan du Syllabus ; vous condamnez les tendances démocratiques qu’affecte le Saint-Siège ; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre.
Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans, pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions.
Allez à la messe d’une heure ; fréquentez les quelques saluts haut cotés où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté.
La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible alternative : ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger.
Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en disant : « Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et Bossuet ont cru avant vous et moi ? » Le sourire de commisération fera le reste et le parpaillot sera confondu.
Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en affranchisse.
Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions tatillonnes de la lettre.
Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa sévérité ; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir.
Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses qui passent, dites ostensiblement le Benedicite, puis les Grâces et votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr…