On ne se rend pas suffisamment compte, en général, de la puissance extraordinaire que représente une chaise longue. Aussi voyons-nous la plupart des femmes négliger ce meuble incomparable, le laisser à l’état de capital endormi, sans se douter que dans cet assemblage de bois, d’étoffe et de ressorts, il y a l’arme la plus sûre, la plus irrésistible, qui se puisse imaginer, en même temps qu’un trésor d’où, par une exploitation éclairée, pourraient sortir des profits incalculables.
Même, assure-t-on, il y a des femmes qui n’en ont pas. Cela revient à s’avouer vaincue d’avance dans toutes les batailles de la vie, à renoncer, je ne dirai pas seulement à régner, mais à tenir sa place dans le monde.
Certes, toute femme ne saurait être supérieure. Encore est-il parfois indispensable qu’elle exerce une influence, manifeste une initiative, existe enfin. Or, rien n’est plus aisé avec une chaise longue, et nous allons voir que si elle est d’un si grand secours dans la vie usuelle, elle n’est pas moins utile dans les hauteurs auxquelles vous tendez.
Si la chambre à coucher est le temple, la chaise longue est le piédestal. Cela n’a pas l’excessive intimité du lit, non plus que la correction cérémonieuse du fauteuil ; c’est le meuble universel servant à tout, une sorte de terrain neutre où vous pouvez, sans gêne, si vous le jugez bon, accueillir quelques prévenances de votre mari, écouter d’amusantes médisances, recevoir d’excellents amis, morigéner les domestiques. On y peut tout faire, vous dis-je, et bien d’autres choses encore.
Mais, objectez-vous, ne ferait-on pas aussi bien tout cela dans une bergère ?
Que non pas ! En dehors de la facilité d’être assise ou étendue sur une chaise longue, selon la conjoncture, comptez-vous pour rien les ondulations, les courbures de taille, les détours de torse auxquels elle oblige ? Y a-t-il un meuble au monde capable de mettre aussi parfaitement en valeur votre personne ?
Une bergère ! Le premier venu est capable de s’asseoir dans une bergère ! Une créature du commun saura s’y installer sans se couvrir de ridicule ! Votre propre femme de chambre y ferait une figure avouable ! Tandis qu’il faut être douée pour se laisser tomber décemment sur une chaise longue. Il y a presque du génie et, en tout cas, un art superlatif dans ce coup de hanche imperceptible qui rejette la robe du côté où elle doit se déployer sur la partie du siège inoccupée, pendant que le corps, rejeté à l’opposé, s’abandonne et se pose.
Admettez-vous un instant comme possible que le hasard seul préside à un mouvement d’autant plus compliqué que l’apparence en doit être plus naturelle ?…
Ce n’est rien encore.
La chaise longue est intéressante et précieuse, surtout en ce qu’elle évoque, par une association nécessaire, la question des vapeurs.
Bien souvent je me suis lamenté sur ce que les femmes d’aujourd’hui n’ont plus de vapeurs. Que dis-je ? Sait-on même ce que cela peut être, dans ce siècle de la vapeur, ignorant ou dédaigneux de la grâce des pluriels !
C’est un fait. Les vapeurs ont disparu de notre ciel intime, sans, hélas ! qu’il en ait moins de nuages, et c’est précisément à cause de leur caractère délicat et léger qu’on leur a fait la guerre.
Jadis — je parle de nos arrière-grand’mères — lorsqu’un souffle passait, dérangeant la poudre d’une coiffure, que le bengali dans sa cage semblait triste et congestionné, que le carlin n’avait pas mis dans sa digestion la réserve habituelle, qu’une amie d’enfance venait de rendre l’âme, qu’une porte, soudain, battait avec violence, lorsque l’azur du ciel se pommelait de gris, que le livre attachant arrivait à sa dernière page, ou que, seulement, le seigneur et maître rentrait plus tôt qu’il n’avait annoncé, la dame se renversait sans hâte au dossier de la chaise longue, prenait encore le loisir d’étendre ses pieds mignons, puis, les yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les joues pâlies et les bras morts, elle attendait qu’on lui rendît le sentiment avec des sels et des cordiaux appropriés.
Rien n’était charmant comme la compagnie empressée autour de la jolie malade, mêlant, dans chaque mouvement, le murmure des mots échangés à voix basse avec le bruissement des habits de soie.
On délaçait la pauvrette, qui maintes fois, s’attardait volontairement dans la syncope, afin de ne point priver d’un aimable spectacle ceux qui l’allaient quérir dans son corsage. Mais bientôt la vie revenait, sous forme de sourire, avec un peu de rougeur du désarroi, et l’on se complimentait sur le dénouement toujours prévu, toujours heureux.
Un peu de tristesse dolente persistait tout le jour, dont les familiers n’éprouvaient que la langueur, sans la moindre âpreté, jusqu’à ce que, le tour de carrosse, le souper et le bal étant venus, les papillons noirs prissent leur vol, ne laissant pas même après eux le sillage du souvenir.
Quelques belles, en proie à ces menus soucis, guerroyaient contre eux et, d’une attaque, les mettaient en déroute ; d’autres les portaient au lit et, doucement vaincues, s’endormaient avant eux, mais toutes en souffraient de si bonne grâce et perdaient si peu, dans l’aventure, leur désir et leur science de plaire, qu’on s’empressait plutôt à les soigner qu’à les plaindre, parce que la plainte se peut envoyer de loin, tandis que le premier soin à donner était de dénouer le cordon du corset…
Voilà, ou à peu près, ce qu’étaient les vapeurs.
En regard de ce gracieux tableau, quel équivalent contemporain possédons-nous ?
Ah ! madame, c’est à frémir. Non seulement la chose a perdu son attrait, mais le nom même est victime de la désuétude. Une femme, à l’heure actuelle, je le répète, n’a plus de vapeurs, elle boude, elle rognonne, elle bougonne, et l’on dit qu’elle le fait à la pose, lorsque, par miracle, ce n’est point à l’oseille !
Sans vouloir épiloguer sur le caractère amèrement expressif de cette allusion potagère, je vous supplie, au nom de votre intérêt, d’être la restauratrice des vapeurs.
Et ce serait juger superficiellement ma pensée que de la croire en tout motivée par l’agrément des afféteries innocentes ou le plaisir d’assister à votre évanouissement.
La portée des vapeurs est autrement considérable, autrement pratique.
Un exemple : Vous attendez la visite d’un concurrent, d’un adversaire, d’un mécontent, d’un créancier, d’un homme, par conséquent, dont l’esprit n’est pas à la patience, ni au marivaudage. Il ne vous est pas permis de l’évincer : les circonstances vous obligent à le recevoir en personne.
Au coup de sonnette, vous vous jetez sur votre chaise longue, où le visiteur vous trouve demi assise, demi couchée, entourée d’une armée de coussins dont le duvet se creuse sous la molle pression de vos membres.
Le tableau, à coup sûr, n’est pas pour rebuter ni pour faire naître la fureur : du reste, il serait sans précédent qu’un homme irrité ne se calmât pas à l’instant devant une femme armée d’une chaise longue. C’est magique !
« Monsieur, dites-vous d’une voix à peine distincte, bien que très souffrante, j’ai tenu à vous recevoir moi-même… »
Et vous allongez vos jambes, avec une fugitive grimace de souffrance, tandis que votre interlocuteur, hypnotisé par la chaise longue, balbutie : « Oh ! Madame… Mille pardons… C’est moi… Comment donc… »
Or, n’est-il pas vrai, quand un homme en est là, il est bien superflu de perdre le temps à discuter. Vous expédiez donc votre visiteur en trois mots et lui dites pour préciser le congé : « Pardonnez-moi de ne pas vous reconduire. Je suis si faible que… »
Vous le verrez se lever, se confondre en excuses et sortir à reculons.
Si pourtant, contre toute prévision, le faquin osait parler haut, maintenir ses revendications ou ses doléances, jugez quel rôle odieux il est en votre pouvoir de lui donner. Un homme qui abuse de l’impuissance et de la maladie d’une femme pour la tourmenter, l’injurier presque ! Fi, quel goujat !… Tel est le thème ; les variations sont infinies.
J’en ai dit assez, je crois, pour vous faire apprécier l’immense parti à tirer des vapeurs ; c’est l’art d’obtenir sûrement par la faiblesse ce que la force ni l’autorité n’eussent peut-être jamais obtenu.
En tout cas, et c’est là ce que je tenais à vous démontrer, souvenez-vous, madame, qu’il n’est pas de vapeurs sérieuses sans chaise longue !