CHAPITRE III
LES DOMESTIQUES

Si je m’attarde à tracer les grandes lignes de la conduite que vous aurez à tenir à l’égard des domestiques, c’est qu’ils sont, de tout le genre humain, les êtres qui répètent le plus. Je vois en eux les trompettes toujours résonnantes d’une infatigable Renommée.

Comme, après tout, cette renommée sera la vôtre, comme vous ferez tous les frais des bavardages colportés, il convient, non de chercher à les faire taire, ce qui serait la plus chimérique des utopies, mais de vous les rendre favorables, ce qui n’est guère plus aisé.

Heureusement, les autres maîtres, comme vous justiciables du tribunal qui siège à l’office, exposés à subir, à leur tour, ses peu clémentes sentences, ont assez d’intuition pour dégager le fait qu’on leur rapporte relativement au maître voisin, de l’écorce de malveillance qui le recouvre.

C’est une sorte de solidarité.

Aussi, sans vous inquiéter de la manière dont le fait sera présenté, faites en sorte de ne livrer aux commérages que des particularités flatteuses pour votre personne.

L’expression ne dépassera point ma pensée, si je vous affirme que vos domestiques constituent le premier jury à même de vous décerner un brevet de femme supérieure.

Leur décision influera, n’en doutez pas, sur celle du monde. L’opinion qu’on se fera de vous reposera autant sur ce qu’ils auront dévoilé de votre intimité que sur ce qui en paraîtra directement au dehors.

Il en résulte, pour vous, la nécessité de leur apparaître, à eux aussi, comme supérieure, c’est-à-dire de leur imposer la seule supériorité qu’ils reconnaissent, celle de la force et de l’autorité, sans jamais condescendre à la moindre démarche familière ni vous exposer à la plus petite chance de ridicule.

Il n’y a pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Je soupçonne que le mot émane, en première ligne, d’un domestique renvoyé ; en tout cas, s’il garde un semblant de vérité, c’est la faute des grands hommes, non d’une fatalité inéluctable. Il est bien certain que si Louis XV eût mis plus de réserve dans ses rapports avec Bontems, il eût circulé quelques histoires fâcheuses de moins sur le Bien-aimé. Et puis, Louis XV était-il un grand homme ?…

L’origine de la boutade ne peut être que dans un oubli momentané des distances, attribuable aux grands hommes en question. Je ne vois pas, en effet, ce qui eût pu, en dehors de cela, y donner prétexte.

Un homme en vue peut satisfaire, sans se diminuer — au moral tout au moins — aux besoins les plus vulgaires. On sait bien qu’il change de chemise, qu’il porte un caleçon ou des bretelles, il n’y a rien de grotesque à cela.

Mais s’il s’abandonne jusqu’à rendre témoin d’un détail ridicule, même son valet de chambre, il est perdu sans retour.

Louis XIV, qui s’y connaissait en décorum, donnait couramment audience sur sa chaise percée, mais s’isolait dans les rideaux de son lit pour changer de perruque. Toute la nuance est là.

Qu’est-ce donc, après tout, qu’un domestique ?

On nous enseigne que, depuis 89, tous les hommes sont égaux, que depuis le moyen âge, les esclaves sont devenus des mythes, et que l’égalité, non sans peine d’ailleurs, a fini par s’établir.

Pour juger de la réalité de ces affirmations, proposez seulement au démocrate le plus avancé de s’asseoir dans une loge de l’Opéra à côté de son groom !…

Non, voyez-vous, les révolutions n’y ont rien fait. Les domestiques sont toujours ce qu’ils étaient, avec cet unique tempérament peut-être qu’on n’a plus le droit de s’en servir pour engraisser les poissons d’un vivier.

Libre, un domestique ! Alors, pourquoi ne pas porter de moustaches ?…

Mais la chose est trop évidente pour qu’on perde le temps à la démontrer.

Dans le monde, dans le vôtre, l’on considère que le domestique qui sert pour de l’argent et vous parle à la troisième personne, est d’une essence foncièrement différente. C’est une manière de transition entre l’homme et le minéral, qui serait sans l’ombre de conséquence s’il ne possédait une langue.

Ah ! comme les muets serviraient mieux, à la condition pourtant qu’ils ne sussent point écrire !

Au surplus, prenez les choses telles qu’elles sont, faute de pouvoir choisir, et tâchez de tirer de cette « caste » pour parler le langage des parvenus, le peu d’avantages que l’on y trouve.

Évidemment, votre femme de chambre vous verra dans le simple appareil, elle vous aidera dans votre toilette, elle sera au courant des moindres minuties de votre accoutrement. Il est même probable qu’elle écoutera derrière la porte de la chambre où elle vous saura en tête à tête avec votre mari. Cela n’a rien que de normal et de prévu.

Avec tout le machiavélisme du monde, elle ne pourra rien citer de votre vie qui ne soit à votre louange. Répéter vos conversations, ce sera publier votre gloire.

Mais, du jour où vous aurez souffert une insignifiante incartade, où vous aurez écouté quelque phrase qui ressemble à un colloque, tout prestige s’évanouira.

De plus, si ayant une fois rendu la main, vous tentez ensuite de vous reprendre, on vous taxera de tyrannie, de pose et de beaucoup d’autres choses encore.

Bien loin de tolérer la plus inoffensive privauté, vous devez maintenir avec un soin jaloux les distances qui vous séparent de la livrée.

Sans doute, M. de Goncourt a dit que, si le premier venu commande aux domestiques, seul l’homme bien élevé leur parle. C’est une pensée de gentilhomme révolutionnaire ou un mot de littérateur, sans autre conséquence.

Commandez, madame, au contraire. Il n’est pas du premier venu d’être digne et respecté. Dites en parlant de la plus futile recommandation : « Je vais donner mes ordres ! » Vos ordres ! cela sonne à merveille et dénote une supériorité qui ne se conteste point.

Considérez que le respect le plus absolu est d’obligation à votre égard. Certains maîtres condescendent parfois à deviser avec la valetaille : rien n’est plus préjudiciable au bon ton.

Je ne puis garantir qu’ils ne se dédommageront point entre eux en se divertissant à vos dépens, mais les lourdes plaisanteries de l’office ne montent pas jusqu’au boudoir !

Ne lésinez pas avec un domestique ; ne parlez même jamais d’argent ; si quelque réclamation pécuniaire intervient où vous soyez directement visée, dites simplement : « Parlez à monsieur. »

On parlera à monsieur qui ergotera, discutera, chicanera, et la conclusion sera celle-ci : « Oh ! Madame est très chic : on s’entend toujours avec elle. Ce n’est pas comme avec monsieur, ce qu’il est mufle !… »

Un vieux domestique, mâle ou femelle, à cheveux blancs, à tête branlante, serait d’un bon effet. Il représenterait chez vous ces anciens serviteurs de famille que les générations se passent dans les héritages et qui sont comme une vivante image du respect des traditions et des vieux principes. Cela se trouve fort bien dans les bureaux de placement.

N’imitez pas enfin l’imprudence de certaines femmes, qui ont des caméristes de confiance et leur font part de secrets dangereux, ou leur demandent des services délicats.

Une telle façon de procéder est la source des plus éhontés chantages, quand elle n’amène pas d’irréparables catastrophes.