[18] Nous te saluons, étoile de la Mer…
C’est comme un mugissement d’orage qu’accompagnent en sourdine, aux accalmies, la plainte des mendiants qui étalent leurs guenilles et leur lèpre sur les marches du Porche, ou le tintement des pièces de monnaie, tombant à espaces réguliers, dans le plat aux offrandes.
Ces nocturnes de l’été breton, d’une poésie sauvage, se prolongent jusqu’au petit jour, où les pèlerins, harassés par une nuit d’exaltation et de prière, se laissent enfin abattre par le sommeil. Alors, tandis que par les verrières se glissent les premières lueurs de l’aube, la basilique devient le lieu d’asile, l’hôtellerie secourable de la Vierge où dorment, pêle-mêle, allongés sur les dalles, tous ceux qui, dans les auberges pleines, n’ont pu trouver d’autre gîte.
C’est une vision fantastique des vieux âges, — comme une Cour des Miracles ou comme la nuit des gitans aux Sainte-Marie-de-la-Mer, — dans une atmosphère inexprimable où l’odeur des fleurs mourantes, de l’encens et de la cire se mêle à un relent de vieilles plaies, de sueurs et de fades haleines.
Telle je te revois surgir, comme une Mecque bretonne, du fond de mes souvenirs d’enfant, Guingamp, ô ma première fenêtre sur le monde.
C’était aux premiers temps de l’été, quand le soleil, haut et large dans le ciel, roussissait la graine d’ajonc que l’on s’en allait cueillir, pieds nus, au long des talus et par les landes.
On m’habillait, un jour, de mes hardes du dimanche, et l’on me confiait à une vieille tante, blatière. Je faisais route, en sa charrette, de Saint-Clet à Guingamp, assis sur les sacs empilés de grain et de farine, comme sur le plus moelleux des coussins.
Le voyage était un enchantement, par cette route inégale, pleine de murmures d’eaux sous les peupliers et de senteurs de foins mûrs. Le cheval était vieux, à demi-aveugle, et montait au petit pas toutes les côtes. Devant et derrière nous, les voitures, en longue file, allaient du même train : c’étaient des fermiers de nos environs que je reconnaissais au passage et que je saluais d’un bon mot ou d’un sourire, ou bien des marchands de porcelets de Plourivo, dont les chars à bancs à claire-voie, grêles comme des sauterelles, faisaient dans les cahots un grand bruit d’essieux et de ferraille. De loin en loin, dans les intervalles, un paysan apparaissait, tirant par la longe un cheval ou une génisse ; l’on croisait parfois une charretée de foin nouveau qui laissait dans son sillage la bonne odeur des herbes et de la terre. Dans la côte du Frout, où la route en long lacet étrangle la colline, le cortège se déployait comme une caravane, en route vers quelque pays prestigieux, dans une gloire de poussière et de soleil.
Passé Münehore et le petit village de la Poterie, des mendiants en guenilles demandaient l’aumône, assis sur les bornes kilométriques ou sur l’herbe des carrefours. Et comme on approchait de la ville, l’on se sentait enveloppé par cette atmosphère mystique, caractéristique des pardons. Puis c’était au long des rues, pavoisées de guirlandes et d’oriflammes, le heurt joyeux des langages, des costumes et des coiffes, depuis les Gwénédour à toque noire, aux longs yeux pensifs de Préraphaélites, des pays de Cléguérec, de Baud et de Guéméné jusqu’aux Kernévot éclatants comme des personnages d’enluminures, avec leurs galons, leurs rubans, leurs mitres et leurs plastrons d’or, leurs « chupen » enrichis de saint-ciboire, tranchant sur les costumes modernes et les châles sombres du Goélo et du Trégor. Des gens mangeaient du pain doux, avec des cerises, sous les tentes, en attendant la grande exaltation du soir. Du parvis Notre-Dame au champ au Roy et au Vieil Hôpital de la Délivrande, c’étaient dix, vingt pays, distincts d’accent et d’âme, qui se donnaient la main.
Pour mon enfance, jusqu’alors enchaînée aux bornes un peu ternes du Goélo, c’était la révélation d’une Bretagne toute différente, colorée, lumineuse, chatoyante, qui devait exister par delà les crêtes sévères de l’Arez et que je m’imaginais dans une perpétuelle féerie, sous la lumière des légendes.
Comme je te revois encore, Guingamp, c’est telle qu’à maint soir tu m’es apparue, des marches de l’escalier Saint-Jacques ou des jardins accrochés à tes remparts et qui s’ouvrent sur la mélancolie du Pestivien.
Les alizés du Sud déployaient sur la ville leur lourde tenture de nuées entre lesquelles la chiche lumière des crépuscules d’hiver tombait du ciel, comme une cendre. Le vieux quartier du Rustang serrait ses maisons, tout de guingois, entre la motte et la rivière, et la fumée du soir, en spirales, montait des toits. Le bois des Salles, de l’autre côté de l’eau, penchait sur le Trieux ses branches assombries par les boules de gui. Par delà, la Cornouaille ouvrait son étendue rêveuse où la route de Corlay plongeait comme une flamme, entre les collines.
Je revoyais vivre toutes les scènes du passé : un retour de chasse des Penthièvre, au milieu des abois de meutes et des fanfares de cors, ou bien une opération de justice des moines rouges du Palacret : un cadavre attaché sur une claie sanglante et traîné pour l’exemple, trois jours durant, par les hameaux et les villages, avant d’être jeté à la voirie. Ou bien je m’attachais au pas du dernier des Stuarts, promenait sa tristesse de roi déchu à travers les solitudes de Kérano.
Derrière moi, c’était le château, l’église, la ville, les sabots claquant dans les ruelles, un Angélus, triste à pleurer, tombant à coups espacés et vibrant comme un glas sur les maisons engourdies. Plus loin encore, c’étaient de vagues rumeurs : les étalages qu’on défaisait sans hâte, les boutiques qu’on fermait, une à une, tout l’assoupissement des fins de foire, dans les petites villes qui s’ensommeillent.
Ainsi, la vie du présent se reliait, sans effort, dans mon esprit, à la vie et à l’âme d’autrefois. Était-ce pour ce que je retrouvais en toi de mes ancêtres obscurs, dont les yeux s’arrêtèrent, des siècles durant, sur les lignes de tes collines et sur les arêtes de tes toits ? Était-ce pour ce que j’ai mêlé si profondément, moi-même, à ton atmosphère, de mon amour et de ma douleur ? Mais nulle part le passé ne m’a parlé, ô ma vieille ville, d’une voix plus émouvante que par tes pavés et par tes murs. Je te trouvais le charme mélancolique des cités qui jouèrent jadis un rôle, mais que l’on dédaigne aujourd’hui et où l’étranger ne s’arrête guère.
Et tu m’apparaissais avec tes caractères d’autrefois : rude, brutale, ardente, jalouse de tes droits et de tes traditions, mais capable aussi bien de tendresse et prompte, sous tes dehors placides, à de sauvages élans de folie mystique ou révolutionnaire.