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UNE UNIVERSITÉ SOUS LES MANGUIERS

Dès notre arrivée, hier après-midi, Tagore m’avait demandé de donner quelques conseils aux étudiants pour le français. A la très jolie réception d’arrivée, hier, Mr Morris, professeur de français, Parsi de Bombay, nous avait fait en français un petit speech et, ma foi, l’emploi de tous nos pronoms relatifs m’avait remplie d’admiration. Il est venu nous faire une visite ce matin, tandis que le poète donnait à S. sa première leçon de bengali et, tout aussitôt, je prends rendez-vous avec ce premier élève pour 2 heures, sous le premier arbre libre. Je l’y trouve et avec lui quatre autres messieurs, tous, je crois bien, professeurs, et sans autre cérémonie, nous commençons à lire le Bourgeois gentilhomme. Le neveu de Tagore est là. Sa grosse tête frisée fait penser à quelque Caligula. Il rit de tout son cœur, sensible et gai comme un enfant.


11 novembre. — Notre vie tranquillement s’organise : la leçon de bengali est des plus régulières, nous nous abonnons à un journal, nous nous installons dans notre petit univers. Après le coucher du soleil (le plein du jour est brûlant et la région ravinée par les pluies n’offre guère d’ombrages), nous allons nous promener avec Bose, le neveu du physiologiste si connu par ses études sur la sensibilité des plantes ; à le voir, pieds et jambes nus, vêtu de fines mousselines, qui penserait qu’il sera dans six semaines en Allemagne (où l’attend, chuchote-t-on, une fiancée) et qu’il y poursuivra ses recherches scientifiques ?

Nous allons jusqu’au village voisin, à Goalpara : des maisons de terre battue, couvertes de chaume, enfouies dans la fraîcheur des grands arbres, un grouillement de gosses tout nus, des bruits de tam-tam, des fusées. Nous arrivons juste pour la procession et la poudja (culte) de Durga. On a monté sur deux forts bambous la statue de la terrible Déesse-Mère ; à sa droite Siva, son époux ; à sa gauche, Nârada, le messager des dieux, beaucoup moins joli qu’Iris, tout cela, barbouillé, doré, conventionnel, peut-être moins laid que les saint-sulpiceries et leur fadeur. Bose dit aux fidèles qui se pressent, qui est ce Sahib ; on nous fait place, on nous invite au bain de la déesse, car on va la laver dans la petite rivière voisine, déjà en partie asséchée, on nous offrira des gâteaux. Mais il faut rentrer, la nuit est tombée et la lune éclaire le ciel si intensément que les étoiles sont éclipsées. On pourrait lire.


Dimanche 13. — Jour de travail comme les autres. Le jour de repos ici est le mercredi, parce que, me dit-on, le mercredi est associé à quelque souvenir concernant les Tagore et le Brahmo-samaj. Le Brahmo-samaj est une secte religieuse qui est au brahmanisme ce que la Réforme est au catholicisme. Elle a voulu retrouver la pureté première de la religion dans les vieux textes et principalement dans les Oupanishads.


14 novembre. — Le soir, réception par les étudiants dans la jolie école d’art, Kala Bhavan. La réunion se tient dans la salle des expositions. Il est 6 h. 1/2, la lune presque pleine éclaire la galerie extérieure où les dames se sont rangées. Tout le monde s’accroupit et, en cérémonie, à côté du poète, nous nous asseyons sur nos talons. On nous a mis au cou, suivant l’usage, des guirlandes, ces guirlandes de fleurs si parfumées qu’on peut à peine en supporter l’odeur sucrée, épicée. Un étudiant nous lit un gentil discours. Mais pendant la réponse de S., et la charmante allocution du Poète, je ne pense qu’au moment où je pourrai me lever. Nous sommes rentrés par une nuit que la lune inondait de clarté, une splendeur que je ne saurais décrire.

C’est à la fête du lendemain, en l’honneur de la pleine lune, que nous avons rencontré l’autre Européen qui vit ici. C’est, comme par hasard, un Juif polonais, ou plutôt lithuanien, chimiste, élève des universités allemandes et de notre Institut Pasteur ; il a couru le monde, l’Amérique, l’Europe et enfin l’Inde, qui l’a fixé. Il a passé six mois dans l’Himalaya, vivant en yogi (ascète) et il est arrivé ici où il enseigne la chimie aux enfants ; il y vit en Hindou. Pour le costume, rien de plus simple : sur son pantalon il laisse flotter sa chemise khaki ; quand il repartira, s’il repart, il remettra ceci dans cela, et en route pour Vilna.

Tagore est venu dîner avec nous, nous avons longuement bavardé, nous l’avons écouté. Il nous a parlé de ses deux professeurs anglais, des Anglais que l’Inde a conquis : l’Inde ou cet Hindou ? Et il revient à la question nationale ; il rappelle cette affreuse histoire d’Amritsar à la suite de laquelle il renvoya au gouvernement de l’Inde sa décoration, une Anglaise maltraitée dans une rue et la répression qui suivit. Sa voix tremble et ses yeux étincellent au seul souvenir d’événements que sans doute l’Angleterre elle-même désavoue.

Le 16, j’ai eu ma petite réception pour moi toute seule. Les dames ont fondé un cercle, Alapini (la Causerie) ; elles m’ont demandé de leur parler de l’œuvre des femmes pendant la guerre. J’ai bredouillé mon mauvais anglais pendant une dizaine de minutes, on m’a enguirlandée, et un lourd silence est tombé. La timidité de ces femmes est incroyable ; cependant beaucoup n’ont jamais été « parda », elles n’ont pas vécu derrière le rideau symbolique qui dérobe aux regards la vie de tant de femmes dans l’Inde. Des plus instruites, on ne peut tirer que des yeux baissés, des monosyllabes et des sourires. J’espère bien les apprivoiser et le français m’y aidera, ce français que notre arrivée et les caisses de livres envoyées par les Amis de l’Orient, le Ministère, Strasbourg mettent tout à fait à la mode.

J’ai un élève de plus et les cours de Morris sont de plus en plus suivis. Avec ce même gentil Morris, rendez-vous tous les soirs ; nous devons lire ainsi tout Molière. Il a bien lu les critiques, Faguet, Sainte-Beuve et ce qui paraît dans les Annales ; il englobe tout dans la même déférente admiration ; mais il n’a jamais lu l’œuvre. Le pauvre est sans livres et prodigieusement mal renseigné. Il est aussi prodigieusement pudique et le souvenir seul de certains mots le fait rougir jusqu’au fond des oreilles. Comment lirons-nous Sganarelle ?


17 novembre. — Le Prince de Galles débarque à Bombay et mon précieux Joseph revient du bazar bredouille. Le boycott (hartal) a été si bien observé que nous n’aurons ni fruits, ni légumes et on ne nous livrera notre charbon que demain ! L’ordre lancé par Gandhi a été entendu ; toutes les boutiques, les bureaux, les écoles ont été fermés dans l’Inde. Les désordres suivront-ils ? Sera-t-il possible de tenir dans la non-coopération passive tout un monde de 320 millions d’hommes ? Le programme répond cependant à la mentalité et aux habitudes du peuple le plus doux de la terre.

S. fait, à 3 h. 1/4, son premier cours, à l’endroit même où tout Santiniketan nous a reçus à l’arrivée, à l’ombre des manguiers. Accroupis sur des tapis, quarante-deux auditeurs, dont un des moines bouddhiques de Ceylan, avec sa belle robe jaune découvrant l’épaule droite (eh ! ne nous trompons pas de côté ! On s’est battu ferme, en Birmanie, pour cela ; le dogme y est intéressé). Quatre dames sont installées de la même manière, par derrière, un peu à l’écart, comme il convient. Tagore, sur le banc bas prend des notes ; il résumera tout à l’heure, en bengali, la leçon que ce monsieur est venu tout exprès de Paris leur faire. L’anglais du monsieur n’est pas très bon ni très beau, mais il est attentivement suivi. Tableau à ne jamais oublier. C’est le commencement d’une série de cours sur les « Rapports de l’Inde avec les pays étrangers ». Pour le dimanche, série spéciale sur la littérature bouddhique, destinée aux auditeurs venant de Calcutta.

Déjà quelques étudiants ont demandé des directions, des rendez-vous de travail.


18. — La journée commence par la visite de jeunes amis que notre charme personnel et les bonbons que nous avons encore — il n’y en a plus beaucoup — ont déjà attirés chez nous : le jeune Nitou et sa sœur Bouri (« la vieille ») petits-enfants du Poète et un autre jeune homme de dix ans qui ne sait que le bengali, avec son petit frère de quatre mois. Quel est le nom du bébé ? Il n’en a pas encore, on ne lui en donnera un qu’à la cérémonie du premier riz.

Après le cours, nous avons été jusqu’à un petit village santal voisin. On a beaucoup écrit sur cette population Santal, descendante des plus anciens occupants de l’Inde. Ils ont conservé leurs habitudes, langue, coutumes, religion, très particulières. Travailleurs excellents, mais incapables de tenir un compte ; il faut les payer chaque soir après leur journée, sans quoi ils ne reviennent pas le lendemain ; très gais, très artistes ; nous les voyons rentrer en bandes dans leurs villages d’une éblouissante propreté ; un musicien parmi eux joue d’une flûte de roseau, on se croirait revenu aux premiers âges.

La promenade ici ne peut être bien longue : dès que le soleil se lève, il est vainqueur. Nous ne sortons guère avant quatre heures ; les routes, rouge sombre, creusées de profondes ornières par les chars à buffles, ne sont pas nombreuses, mais nous suivons les foulées qui vont, se perdent, nous mènent aux lits desséchés que de vraies rivières doivent emplir pendant les pluies, tout à travers de hautes herbes aux épines si pointues qu’elles se cousent dans les vêtements, dans les bas ; il faut à chaque instant s’arrêter et s’éplucher les jambes. En rentrant, je trouve mon élève et, S., le moine de Ceylan avec un petit moinillon pas encore ordonné, dans leurs belles robes jaunes. Le poète qui dîne avec nous annonce l’arrivée prochaine d’une jeune fille, juive de Galicie, qu’il a vue en Europe. Très intelligente et instruite, elle lui a demandé de venir à Santiniketan pour y enseigner l’histoire de l’art. Elle est également philosophe, auteur et danseuse. Elle a dansé pour montrer son talent et Tagore, pour nous faire apprécier le caractère de cette performance esquisse des mouvements du buste et des bras, roule les yeux, sa tête se balance ; le « sense of humour », cet Hindou l’a et aussi les moyens de l’exprimer.