Baber Mahal, 15 mai 1922. — Les semaines s’écoulent et nous trouvent et nous laissent sur notre perchoir himalayen. Mon mari arrivera-t-il à s’arracher à ce paradis d’inscriptions et de vieux manuscrits, maintenant que cette chasse rend à plein, une chasse telle que ces pays réputés chez les chasseurs en ont rarement vue ?
Il faudra cependant partir avant que les torrents grossis par les pluies ferment les passages. En attendant, chaque jour presque apporte sa trouvaille, même des pays situés en dehors de la vallée, interdits aux Européens, à peu près aussi connus, géographiquement, que le pôle, et où le Maharaja a envoyé des hommes chargés d’inspecter et d’estamper les vieilles pierres. Cela nous conduit aussi dans des coins écartés de la ville ou au loin, dans la vallée, promenades ou longues excursions toujours intéressantes. C’est ainsi que nous nous sommes rendus deux jours de suite à Lajanpat, faubourg de Katmandou, à la recherche d’une vieille image déjà vue il y a vingt-quatre ans. S. l’a retrouvée, immuablement fixée sur ce terre-plein à l’ombre des arbres. Des étoffes teintes des plus tendres couleurs s’entassent sur un côté ; les petits sanctuaires, comme il en est tant ici, arrêtent chaque pas.
C’est le moment de l’année où chaque famille népalaise fait son sacrifice solennel et ses dévotions à la divinité qui la protège. Une troupe nombreuse est venue prier sa Koula devata ; elle a apporté dans une petite chapelle l’image sainte toute enguirlandée, parée, entourée de mille colifichets brodés, bariolés ; la chèvre vient d’être égorgée, la tête saigne encore devant un petit autel, le corps à côté, tout couronné de mouches, et les dames ont arboré leurs plus beaux atours. C’est la famille d’un herboriste dont les affaires sont prospères, si on en juge par les parures des femmes : larges plaques d’or ciselées sur la tête, lourdes masses d’or enfilées en colliers, énormes anneaux de chevilles en argent. C’est jour de dévotion, c’est aussi l’occasion d’un joyeux pique-nique, et tout ce monde avec enthousiasme accepte de se faire photographier. Le lendemain, quand, assez tard, nous avons dû y retourner, même spectacle, les acteurs seuls avaient changé, chèvre et gens. Dans ce pays si friand de nouvelles, on avait su que le Sahib avait photographié le pharmacien ; immédiatement ces gens ont réclamé la même faveur : « ils paieront ce qu’il faudra ! » Comment résister à une pareille clientèle ! Ils se sont tous redressés, bien assis devant les feuilles sèches qui servent d’assiettes. Comme il était cinq heures et demie, la photo a été ratée. C’est dommage, car il y avait là deux gentilles figures, longs et minces ovales, lèvre supérieure un peu courte, des yeux à la fois dédaigneux et étonnés, des sourcils si fins et si bien dessinés qu’on pense à quelque artifice, un type que les estampes japonaises nous ont fait connaître. Ce n’est pas la vraie beauté comme on la rencontre si souvent dans l’Inde. Dans ce Népal où tant de races vivent côte à côte, Nevars, Gourkhas, Tibétains, Chinois, Hindous de toutes provenances, ces magnifiques Afghans, et enfin des Anglais qui sans doute n’ont pas refusé toute collaboration, — peu de jolies femmes dans le peuple.
Au retour un cortège nuptial a ralenti la marche de notre somptueux carrosse : sous les trois parasols rituels, le pot d’eau sainte orné de fleurs, la mariée dans son palanquin, invisible sous ses voiles rouges, petit tas d’ornements et d’étoffes, et le marié dans sa dandi se suivaient processionnellement. Les musiciens, flûtes, cymbales et cornet à piston, les précédaient, et, fermant la marche, les porteurs de la dot et des cadeaux ; il y avait trois coffres et un gros paquet, quatre porteurs pour toutes ces richesses. Le mari est peut-être un employé à vingt roupies par mois — et roupies népalaises ! Les autres, celles de l’Inde, font prime, on les appelle encore roupies compagnie, le vieux mot a subsisté.
Jeudi 11. — Nous avons été à Sankou, au plus lointain nord que nous soyions autorisés à atteindre. Le petit pays est déjà dans la montagne, à dix milles environ de Katmandou. Nous sommes partis en voiture dès le matin. Nous avons pu rouler jusqu’à Gokarna par une route très bonne, mais là plus de voie carrossable, des chevaux attendent les hommes, une dandi pour moi. Nous nous engageons sur les levées de champs ou dans les fonds inondés. La récolte de seigle et d’orge qui bat son plein autour de Katmandou est terminée ici, c’est maintenant le gros travail qui prépare les champs pour le riz : hommes et bêtes remuant et retournant la bonne boue ; l’eau claire ruisselle de partout.
Nous arrivons à ce joli village de Sankou, si propre dans ses eaux courantes, nous montons au temple de Vajra Yogini, un des plus grands pèlerinages du Népal, perché comme Syambhounath, mais bien plus haut encore, au sommet d’une colline élevée ; on y accède par des centaines de degrés. Dès les premières marches, un peuple de singes fait pressentir un sanctuaire particulièrement fréquenté ; tels ils pullulent à Pasoupati et au très bouddhiste Syambhou, éclectiques, ils acceptent toutes les offrandes et de toutes mains.
A mi-chemin, une grosse pierre symbolisant quelque Vierge-Mère, à côté une statue de Ganésa, ruissellent du sang des sacrifices. On nous dit qu’à certains jours particulièrement solennels plus de deux cents chèvres y sont égorgées.
Le temple de Vajra Yogini, pareil à tous les temples, briques rouges, portes de bronze doré, lions de pierre gardant l’entrée, étendards de métal, s’élève dans un site ravissant ; les montagnes sont toutes proches, les derniers plans fondus dans une vapeur lumineuse. On voit serpenter en courts zigzags le sentier qui monte rapide au Tibet par la passe de Kirong.
Les arbres de la forêt magnifique nous ombragent ; des lianes étendent leurs manteaux de fleurs violettes, une grande paix, un grand silence, une brise délicieuse, on resterait là des heures, assis sur ces plates-formes, abris destinés aux pèlerins et qui partout entourent les temples, on resterait à regarder les singes effrontés, gourmands et impudiques, si S. n’avait la passion épigraphique. Il faut quitter trop vite ce petit coin charmant, tout tintinnabulant de ses mille clochettes que le moindre souffle agite.
A Sankou nous attendait un ami du pandit, qui consentait à montrer au Sahib sa collection de manuscrits. Nous sommes entrés dans une maison toute neuve, une longue chambre, des tapis par terre, deux fauteuils Empire, dénichés, Dieu sait où, pour les barbares de l’Ouest. La chambre se remplit immédiatement d’une quarantaine de personnes et tout le monde s’installe. La science du Sahib surprend, on admire plus encore lorsque le pandit explique que ce Sahib sait tout et qu’il est malgré cela si bon.
Le barbier est venu et notre lady-balayeuse a été remplacée par son époux, sa petite fille est malade. Elle est venue chercher du lait, l’enfant sur son dos, la pauvre gosse pleurant, la figure hérissée de boutons. La petite vérole ? Le père et la mère en sont déjà marqués. « Elle l’aura, prononce Joseph, puisque c’est dans la famille ». J’objecte la vaccination. « Sans doute, lui-même a été vacciné en Mésopotamie, pendant la guerre, mais tout de même le mal est héréditaire ». Que n’ai-je noté jour par jour le trésor de ses expériences, de sa sagesse, de sa religion, les contes innombrables recueillis tant avec les Anglais ou les Américains, ses patrons successifs, que ceux qu’il ramasse au bazar ! Il y aurait là un trésor pour un folkloriste, cette tête de chrétien hindou est le plus merveilleux bric à brac que l’on puisse rencontrer.
Nous avons été invités à la noce de C., le chimiste, qui épouse, à quarante ans, une demoiselle de trente ans, graduée d’université. Ages extraordinairement anormaux pour ce pays où les enfants peuvent être mariés au berceau. La lettre est de magnifique papier jaune, couleur de bon augure pour le mariage ainsi que le rose et le rouge. Le blanc, couleur du deuil, est exclu. Il lui donnera en gage d’« alliance » un mince bracelet de fer qu’elle fera probablement dorer et elle s’abstiendra dorénavant de prononcer son nom, l’usage l’interdisant absolument, à moins que, pour se prouver à elle-même qu’elle est émancipée, pour taquiner sa mère, elle l’appelle tout haut ; la maman choquée protestera et pareille à toutes les mamans demandera qu’au moins elle évite de pareils manques de tenue devant les domestiques.
Katmandou, 22 mai 1922. — Une semaine sans histoire, nous sommes installés maintenant dans notre vie népalaise comme si c’était pour toujours. S. travaille éperdument, les pandits se succèdent, et nous avons depuis une petite quinzaine de jours le grand plaisir de voir ici, trois fois par semaine, le lama tibétain. Il arrive avec ses longues boucles d’os où pendillent des pierres de couleur, ses robes en loques, les bagues qui couvrent ses doigts crasseux, ses petites bottes de feutre rose toutes crevées, sa tignasse où le peigne se briserait et qu’on distingue à peine de sa coiffure, une sorte de torsade en loques, grise comme ses cheveux. S’il n’avait pas de barbe on le prendrait pour une vieille femme et, tel quel, c’est à une femme à barbe qu’il fait penser. Il s’approche souriant, tire poliment une longue langue, et le travail commence dans la galerie où des tables ont été portées. Car pour le faire entrer dans les chambres, il faudrait ne pas craindre sa vermine, et lorsque de ses deux mains on le voit se gratter, on redoute.
Il semble que la série d’orages annonçant la mousson se soit installée ; tous les après-midis, depuis quatre jours, grosse artillerie et trombes d’eau. C’est ce moment que mon mari choisit pour me proposer une petite promenade sur notre toit, un toit qui ressemble à un chemin de ronde, un large balcon bordant une toiture de zinc peu élevée où courent les paratonnerres. J’objecte, et vieille habitude, je suis : le ciel est d’encre ; dans cette atmosphère de pluie, les lointains semblent plus proches, on distingue un à un tous les plans des montagnes. La vallée est vraiment belle, encaissée entre ces hauteurs couvertes de forêts ; sur une des premières collines le temple de Svayambhou s’élève tout blanc avec sa flèche dorée ; on voit passer et défiler, comme des rideaux, les averses successives. Brusquement, dans ce ciel tragique la montagne apparaît étincelante, les arêtes se découpent rudement dans un pan d’horizon, on regarde béant ce spectacle merveilleux.
Et cependant, j’ai déjà dit à mon mari que je ne me souciais pas de nous voir électrocutés là-haut, et si la besogne n’était pas parachevée, d’aller expirer de compagnie les pieds dans la Bagmati. La pratique est universelle dans l’Inde, nous dit Bagchi, vivant répertoire, on porte les mourants vers la rivière, s’il n’y en a pas, un petit trou d’eau creusé dans une cour en tient lieu ; c’est ainsi que, pieusement, on meurt. Mais si, trompant tous les pronostics, on ne meurt pas ? On ne rentre pas chez soi, mort pour sa maison, on va attendre l’heure finale, la vraie, en quelque sainte retraite.
Et mes craintes, elles sont, je le sais bien, superflues. Jamais nos pieds mlecchas ne risqueront de souiller les eaux saintes, et toutes les rivières sont saintes aux Indes. On cite pourtant, au Bengale, le cas de deux Européens, un Suédois et une Irlandaise, qui s’étaient fait tant aimer qu’ils purent être brûlés comme des Hindous, sur le terrain de crémation hindou. Leur dévouement, leur attachement leur avaient ouvert cette société si fermée qui les accueillit au moins pour la mort.
J’allais oublier de vous dire que nous avons pu voir quelques marchands, d’abord une petite échoppe d’orfèvre à Patan : dans un coin, une image, et, tout à l’entour, les éclaboussures du dernier sacrifice. Ensuite, dans un vihara, monastère bouddhique où la plus crasseuse, la plus pouilleuse des populations est entassée, il y a des tapis et des bois. Mais là on ne nous propose même pas d’entrer ; on nous apporte un banc, un cercle se ferme autour de nous : des centaines de gens de tout âge, une femme, dont les deux jambes me font soudain comprendre ce qu’est une vraie éléphantiasis, des glandes, des plaies, des pelades, les mains s’enfonçant en chasse sous les loques, un lépreux tout blanc. Et je ne veux plus de tapis, j’ai peur de ces maladies épouvantables, je demande au petit sergent d’élargir ce cercle inquiétant, je veux partir.