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LA VIE AUTOUR DU POÈTE

22 novembre. — Ce matin, à 7 heures, tailleur pour monsieur. Ce tailleur n’est pas le plus mal culotté, attendu qu’il n’a pas de culotte, ni de souliers non plus ; mais il se drape magnifiquement dans une espèce de torchon assez sale. Figure noire aux yeux étincelants. Il prend ses mesures comme Newton devait faire ses calculs. Et, à 9 heures, un étudiant, qui est aussi professeur des enfants, passionné pour la géographie ancienne du Bengale, apporte à S. des notes prises au cours. Il s’est mis au français, tenté par les livres qui arrivent par caisses. « Voulez-vous lire avec moi ? » — Et me voilà un élève de plus.

Après le cours de l’après-midi deux étudiants attendaient S., et, sous notre véranda, une petite forme strictement drapée, la plante des pieds soigneusement vermillonnée, le signe écarlate, indice du mariage, bien nettement tracé à la naissance de ses bandeaux, anneaux d’or et colliers étincelants sur sa peau mate, une petite dame m’attendait. Elle est la femme d’un des professeurs, Mr Mazoumdar, qui a étudié trois ans en Amérique. A son retour, on lui offrit un bon poste à l’Université de Calcutta, mais les charmes de Santiniketan et ceux, irrésistibles du poète furent les plus forts. Agronome, il a installé, combien primitivement ! des étables ; il fournit à l’école le lait, le pauvre lait, le ghee, produit blanc comme la crème, assez ferme, qui est le beurre indigène ; il enseigne aussi l’anglais aux enfants. Donc la gentille petite Mme Mazoumdar venait me dire adieu avant d’aller avec ses deux petits à Calcutta, chez sa mère, où elle doit passer quelques jours. Ce ne sera pas encore le moment de nommer le bébé ; il faudra attendre son septième mois ; l’astrologue sera alors appelé, il considérera l’horoscope soigneusement établi au moment de la naissance de l’enfant et il choisira, fixera le jour, l’heure « favorables » du premier riz, cérémonie compliquée, au cours de laquelle on placera sur la langue du bébé un grain de riz, première communion avec la nature.

Ensuite, visite de Kshiti Mohan Sen, une des plus fortes personnalités de notre univers : il a parcouru l’Inde dans toutes les directions, recueillant les chants populaires, les légendes, tout un immense folklore. De la caste des médecins, il sait l’art de guérir et il s’était établi lorsque Tagore lui écrivit, lui demandant de venir : « Je ne suis pas un assez grand homme pour venir chez vous », répondit-il ; nouvelle lettre du poète : « C’est un petit homme que je veux. » Et Kshiti Babou, vaincu, vint s’établir à l’ermitage.

La force d’attraction, de persuasion, le magnétisme de Tagore sont réellement incroyables. A vivre dans cette retraite intellectuelle si pleine de charme, sorte de Port-Royal souriant, indulgent et heureux, je pense à quelques amis, hommes et femmes, qui apprécieraient cette vie simple, nue, dégagée du souci des apparences, des besoins qui pèsent si lourdement sur nous, du désir et parfois de la nécessité d’imiter, d’égaler le voisin ; comme ils goûteraient cette paix.

Ce mercredi 23, à 7 heures, service au temple, hideuse construction en fer et verre, dont la responsabilité est rejetée sur quelque lointain parent. Rien de compliqué dans cette cérémonie ; à l’intérieur, toute l’école, professeurs, étudiants, élèves, est groupée autour du poète ; à l’extérieur, sur les marches, les femmes, les petites filles. Lecture d’une Oupanishad, avec commentaire en bengali ; en tout, trois quarts d’heure et c’est fini.

Je me réveille le lendemain assez mal en train. Je m’installe sur une chaise longue sous la véranda ; ouverte à l’ouest, elle est toute la matinée délicieusement fraîche ; j’y vis jusqu’à midi, y recevant mes élèves, lisant, écrivant. Mais, à mesure que le soleil montant rend le ciel plus éclatant, ce malaise s’accentue ; il n’y a pas à en douter, cette lumière me fait mal, et cependant qu’elle est, au matin, blanche, tendre et fine ! Faudra-t-il renoncer à son enchantement ? les horribles verres fumés seront-ils de rigueur ? Je reçois pourtant la série des amateurs de français, ceux de l’après-midi ; six viennent me trouver et je voudrais pouvoir vous décrire le tableau : ils s’accroupissent autour de moi, sur mon beau tapis ; seul le gros, le délicieux Dinou Babou s’assied sur un siège bas et, pendant une grande heure, la bonne gaîté de Molière triomphe. Le soir, le bhikkhou, (moine bouddhiste) et son moinillon, accompagnés d’un jeune Cingalais viennent prendre de mes nouvelles ; poliment ils s’informent : ai-je pris quelque médicament ? Je leur dis ma méfiance de la drogue. La prière, demandent-ils, ne serait-elle pas salutaire ? Mais oui, bien sûr. Ils dévident alors un long bout de ma bobine de fil, le tordent en corde, le bhikkhou en tient un bout, je prends l’autre, le moinillon retient le milieu (sans doute pour que sans me toucher le contact s’établisse) et la longue litanie bouddhique, psalmodiée par leurs voix pieuses, se déroule. A la fin de la prière, j’avouai que j’étais déjà beaucoup mieux. Ils pelotonnèrent le fil, me dirent de le placer durant la nuit sous mon oreiller, et demain matin ils recommenceraient. Mais, quand ils arrivèrent, complètement guérie, je lisais avec mon géographe. C’est une belle histoire qu’ils ont pu conter à la réunion bouddhique où ils se rendaient à Calcutta.

Ce lendemain donc, nous déjeunions, quand un bruit de flûtes et de tambours nous attire dehors : c’était, musique en tête, tout un village Santal qui déménageait, toute une longue procession en file indienne d’hommes et de femmes portant sur la tête leurs mobiliers : petits fagots, paniers, quelques étoffes roulées et l’inévitable pot de cuivre, objet presque rituel que les plus dénués possèdent. Ils s’en vont ainsi, un beau jour, sous le moindre prétexte, un travail qu’on leur propose au loin, le gouvernement ou un propriétaire qui réclame des taxes, ou bien quelque grand malade qui leur fait redouter une contagion. Ils se fixent lorsqu’ils ont trouvé des terres incultes. Pour leurs huttes, en peu de jours ils ramassent la terre et le chaume nécessaires et voilà de nouveau édifié, bien protégé derrière d’épais bambous, un de ces villages Santals dont la merveilleuse propreté émerveille les Hindous eux-mêmes !

L’école est une institution d’un type sans doute assez nouveau pour l’Inde. Quand le poète se retira près de son père, à Santiniketan, il résolut de former quelques enfants suivant son cœur et ses idées. Ils vinrent peu nombreux ; la tolérance religieuse et sociale la plus absolue fut la règle première, fondamentale. D’abord, certains éprouvèrent quelque répugnance à s’asseoir, à manger avec des camarades de caste plus basse ; on les laissa libres d’agir suivant leur tradition ; peu à peu, ce préjugé si profondément ancré dans l’âme hindoue céda, et maintenant en grande majorité ils vivent fraternellement ensemble ; seuls quelques enfants Guzeratis ou Madrassis, plus orthodoxes, mangent encore à part. Je ne crois même pas que les cuisiniers soient de caste brahmanique ; en fait, chez le poète et ses enfants, on ne fait nulle attention à la caste des domestiques. Les enfants ne sont admis que très jeunes, avant douze ans ; les classes les mènent jusqu’à l’université, et désormais ils pourront trouver à l’ermitage au moins quelques-unes des disciplines universitaires, puisque l’Université internationale, Visva Bharati, va être fondée.

La cloche réveille petits et grands à 5 heures ; chants, prières, méditation ; c’est encore avec des chants que la journée s’achève. Le régime est strictement végétarien ; les enfants assurent eux-mêmes la propreté des dortoirs ; leur lit ? une planche et une couverture dessus ; le ménage n’est pas long à faire. Ils nomment par périodes un capitaine qui a la surveillance d’un groupe et les choses ont l’air de rouler bien doucement.

Tout ce petit monde va pieds nus, c’est la règle que bien souvent les grands continuent d’observer ; sinon, ils portent toutes les espèces de sandales, babouches que, proprement, ils laissent à la porte avant que d’entrer. Car le respect du plancher, tapis, nattes, est d’autant plus grand, que l’on vit par terre. Est-ce pour cela que les animaux domestiques sont si rares ? J’ai vu, dans tout Santiniketan, deux chiens familiers ; les autres, chiens à peu près sauvages vivant près des parias dont ils ont l’air excommunié, rôdent à l’heure des repas autour des maisons ; maigres, pelés, sans regard et sans voix, plus rien qui rappelle l’ami de l’homme. Et je n’ai pas encore vu un chat. Cependant l’autre soir, Joseph effaré s’est précipité : un chat, disait-il, — énorme bien entendu — avec une queue comme cela, des taches extraordinaires sur le dos, venait de traverser d’un bond sa cuisine. Il avait l’air si effrayé que je n’ai pu m’empêcher de rire.


26 novembre. — Dès le matin, visite du poète, qui gentiment vient demander de mes nouvelles. Longue conversation, j’écoute avec délices. Il est fatigué, il était venu vivre ici pour fuir le fracas et le tracas des villes, et voilà qu’une ville se crée autour de lui. Comme si, autour d’un tel animateur, la plus lointaine solitude ne devait se peupler. L’école d’agriculture va être développée, il l’a installée dans sa propriété de Souroul. A peu de distance de l’ermitage, c’est une grande maison seigneuriale dans un si grand jardin que, d’ici, il semble une petite forêt. Le poète national de l’Inde fait à la jeunesse de son pays des donations royales.

Nous sommes dans la quinzaine sombre ; chacun se promène le soir avec sa lanterne, ou se fait escorter d’un domestique ; c’est ainsi que Rathi et Pratima se promènent ce soir, sous un ciel éblouissant d’étoiles ; au loin, un chanteur travaille quelque mélodie hindoustanie. Le ciel nocturne est devenu notre grande distraction : la nuit tombée, nous regardons, émerveillés, lentement monter l’étincelant cortège des grandes constellations : Orion inscrit son dessin magnifique, Sirius brille comme un phare, mais comme cette voûte scintillante me paraît étrangère sans la Grande Ourse.


27 novembre. — Lecture de S. sur les Écritures bouddhiques. Une vingtaine d’auditeurs étaient venus de Calcutta, trois d’entre eux nous ont fait après la leçon une longue visite. On parle d’études, d’examens et enfin politique, cette politique qui pénètre toute leur vie et nuit si fort aux études. Ils nous quittaient à peine qu’un autre jeune homme se présente, envoyé par son frère que nous avons connu à Paris. Et les mêmes thèmes sont repris presque dans les mêmes termes. L’amertume de ce grand pays, la haine qui dresse l’un contre l’autre ces deux grands peuples font mal. La journée finie, nous pensions aller au lit, quand Joseph arrive avec ses comptes. Il doit naturellement nous accompagner la semaine prochaine à Calcutta et plus tard, au Népal, mais « Master et Memsahib ne doivent pas aller au Cachemire, il y aura des troubles là-bas ». Suit un exposé politique — c’est bien son tour — où les Germains, les Autrichiens, qu’il prononce parfois Australiens, avec les Bolchevistes jouent un jeu de roman policier. « Et l’Afghanistan, ces Kaboulis qui s’entendent avec les Cachemiris et qui prendront le Cachemire ! Ah ! le bazar sait bien des choses que les Sahibs ignorent. » Alexandre est vivant et déjà on partage son empire.

Le lendemain soir, avant le dîner, réunion à l’école d’art. Nous arrivons, tout le monde est là, accroupi, dans ce silence et cette immobilité particuliers à l’Orient qui sait si bien crier et gesticuler. Un des jeunes gens parle, espoir de la maison où il est à la fois maître et élève ; dix-huit ans, une figure brillante d’intelligence. Il est le fils adoptif de Mr P. R., un Français vivant aux Indes. Il expose « les habitudes des Hindous du sud ». Il finit, silence. Le professeur français demande qu’à côté de ces généralités on poursuive des études plus étroitement limitées ; un jeune homme, notant simplement les habitudes de sa famille, telles qu’il les a vues se transformer de son grand-père à lui-même, rendrait de grands services. Un Marathe déplore le relâchement des coutumes traditionnelles. Tagore, à sa manière à la fois familière et noble, élevant la discussion, dit la nécessité de l’évolution sans laquelle il n’est pas de vie.

Retour aux lanternes, à 9 heures ; mais l’office ne proteste jamais. D’ailleurs Joseph, absorbé comme un chef d’armées, donne ses instructions, prépare ses batteries pour que la réception du Consul de France, demain, soit digne de Master et de Memsahib. J’ai essayé de lui dire qu’à la rigueur avec du poisson, si on en trouve, et des pigeons, le dîner serait suffisant. Il m’a froidement répondu qu’il fallait trois plats ! Si seulement nous avons du pain et du soda ! L’eau n’est pas très bonne, et, pour le vin, il convient de ne pas enfreindre une des principales règles de l’ermitage.