CHAPITRE VII
CHAQUE CHOSE EN SON LIEU

Brusquement, une basse porte, faite d’une seule lame de cèdre, s’était ouverte dans la paroi du fond, derrière le siège de justice, et Pierre avait disparu comme à travers la muraille.

L’huis refermé, il se trouva dans l’ombre, plus étonné de cette aventure nouvelle qu’inquiet d’entendre encore, si proche de soi, le tumulte courroucé de ses poursuivants. Une toute petite main lui effleura le bras, légère comme un oiseau qui voletterait sur une branche, et quelqu’un, dans un doux parler, lui chuchota près de l’oreille :

— Sire, venez avec moi, nul ne s’avisera de vous quérir dans la cachette que je sais.

Or, le son de ce parler était si pur, si clair, qu’il donnait l’idée, dans l’obscurité, d’une lueur qu’on ne verrait pas.

Si Pierre lui fut obéissant, c’est ce qu’il n’est guère besoin de dire. Soumis à la main, charmé de la voix, sans nul souci d’autre chose, il monta les marches roides d’un escalier très étroit qui tournait, tournait.

— Dame, qui êtes-vous ? dit-il.

— Damoiselle, non pas dame.

— Ne saurai-je point votre nom ?

— Que vous servirait de l’apprendre ? Passant derrière la porte, j’entendis votre franc discours, et touchée d’estime pour vous, j’ai voulu vous tirer du péril où il vous a mis. Vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage.

— Ah ! du moins, vous n’êtes pas une vilaine, car votre habit, que j’ai touché par mégarde, est d’un très fin satin.

— Sire ! il n’était pas nécessaire de me suivre de si près.

— Ah ! que vous êtes jeune !

— Où le connaissez-vous ?

— Les fleurs nouvelles ont un parfum qu’on ne trouve pas aux autres.

— Relevez la tête, sire ! le plafond n’est plus si bas.

— Où est-ce donc que vous me conduisez ?

— Où vous êtes arrivé. Asseyez-vous sur ce coffre. Bien. Et demeurez en paix jusqu’à l’heure où je pourrai vous faire sortir du château.

— Quoi ! je resterai dans l’ombre ?

— Oui.

— Et vous ne vous laisserez point voir ?

— Non.

— Pour quelle cause, dites ?

— Parce que je suis laide, hélas !

Pierre lâcha la petite main qu’on ne lui avait pas retirée. Tout vaillant qu’il se targuât d’être et qu’il fut en effet, la laideur d’une femme lui était une ennemie qu’il n’osa jamais affronter. Mais il crut entendre un joli rire qui se moque.

— Ah ! dit-il, tâtant le vide pour ressaisir la main, vous vous êtes raillée de moi.

L’invisible damoiselle, d’une voix triste, répondit :

— Sire, j’ai parlé selon la vérité. D’autres sont belles ! je ne leur ressemble guère. En place de cheveux noirs ou d’or, je porte des crins rouges, drus et courts comme une toison de brebis récemment tondue.

— Aïe ! dit Pierre.

— On remarque au-dessus de mon œil droit une verrue...

— Ho !

— Et sur mon œil gauche, une taie.

— Diantre !

— Ce n’est point la couleur du lait et des roses que montre mon visage, mais celle en effet d’un vieux cuir cordouan ; pour ce qui est des dents, il m’en restait deux l’an passé, qui étaient assez belles ; depuis j’en perdis une et l’autre a fort jauni.

— Notre-Dame ! s’écria Pierre.

— Ah ! sire, maintenant, vous ne désirez plus me voir ?

Elle parlait d’un ton si plein de mélancolie que Pierre, pour effrayé qu’il fût de se trouver auprès d’une telle personne, éprouva quelque pitié.

— Sans doute vous exagérez les choses, dit-il, vous n’êtes pas si mal plaisante que vous le semblez croire.

— Il est des miroirs hélas ! et, n’en fût-il point, est-ce que je ne reconnaîtrais pas quelle je suis, à la façon dont je me vois regardée ? Le pire, c’est qu’étant jeune, je porte un cœur qui n’est pas insensible, et que, pour être sans beauté, je ne suis pas sans tendresse. Moi aussi, j’aurais voulu qu’un vaillant chevalier me servît ; et, certes, je ne l’eusse pas aimé à la façon des dames et damoiselles séantes en ce château, mais il aurait eu de moi un franc et loyal amour.

— Eh bien ! il se rencontrera quelque jour un noble homme qui vous verra, non pas telle que vous êtes, mais telle que vous seriez si le ciel vous eût départi une forme bien accordée à votre gentil esprit, et qui vous élira pour dame à cause de cette intime beauté.

— Non, reprit-elle ; d’ailleurs, à qui s’offrirait généreusement, je me refuserais, certes, ne voulant pas donner une aussi laide chose en échange d’un si magnifique don.

Cette parole plut grandement à Pierre de Pierrefeu ; il sentait une belle amitié lui venir pour la damoiselle si injustement disgraciée ; sans doute il n’eût pas manqué de la consoler par de réconfortants discours, si tout à coup, dans l’ombre, on ne sait d’où jaillis, et sans qu’aucun bruit eût décelé leur approche, des hommes ne l’avaient saisi, enveloppé, lié de cordes, bâillonné, emporté !

— Nous le tenons ! cria l’un.

Un autre dit :

— Gardez-vous de le tuer ; l’évêque prétend le garder vif.

Pierre entendit aussi un sanglot : c’était la damoiselle qui se lamentait pour l’amour de lui.

Peu après une fraîcheur d’air lui courut sur les membres ; il devait être hors du château : mais il ne voyait rien à cause qu’on lui avait mis la tête dans un sac. Rudement on le jeta sur de la paille ; les brins, de toutes parts, lui écorchaient la peau, son vêtement de feuillage ayant été fort endommagé. Un fouet claquant, un cheval hennissant, une roue grinçant, lui donnèrent à penser qu’il se trouvait dans quelque carruque. Où voulait-on le voiturer ? le véhicule s’ébranla, faillit verser, décarra, roula. Le sac, qui l’empêchait de voir, l’empêchait aussi d’entendre ; autour de lui les dires et blasphèmes des gens qui l’avaient appréhendé n’étaient qu’un gros bourdonnement. Par instants, de dures secousses ; mais la carruque n’en roulait pas moins vite, et lui, il était entre les planches comme un oiseau plumé qu’un cuisinier remue dans quelque casserole. Du temps passa, une heure, et des heures encore. Comme il avait très froid, il jugea que la nuit était venue. Subitement, il lui sembla que mille aiguilles lui entraient dans la chair ; c’était une pluie fine qui commençait de tomber. Il est permis de penser que si, en ce moment, Pierre de Pierrefeu eût tenu entre ses mains libres le bel évêque Flodoard de Quiquerand, il n’eût pas failli à le très bien étrangler. Et, de fait, écorché, secoué, percé, mouillé, transi, — sourd d’ailleurs et aveugle, — cette façon de voyager aurait paru incommode à la plupart des personnes.

Tout à coup le chariot, après un brusque coude, fit halte. Empoigné sans ménagements, Pierre fut mis debout, les pieds nus sur de la pierre. On lui délia les mains ; on lui passa des cordes sous les bras ; et brusquement soulevé, il ne retrouva plus, en retombant, le sol. Il comprit qu’on le descendait ; mais où ? dans quoi ? il se sentait fort perplexe.

Il descendit longtemps, la corde lui sciant l’aisselle. Quoiqu’il eût retiré son sac, ses yeux lui servaient de peu de chose, à cause des compactes ténèbres. S’il étendait les mains, il rencontrait des murs gluants d’une mousse visqueuse. Il descendait toujours, ses jambes inquiètes, vainement agitées dans l’ombre et dans le vide. Enfin, lâché par les cordes, il chut lourdement sur des pierres, dans de l’eau épaisse ; le coup fut rude assez pour lui faire perdre le sentiment.

Éclaboussé, meurtri, rompu, quand il put se relever, il ne vit d’abord que la noire nuit ; puis, plus noire et clapotante dans l’humidité obscure, une ronde et basse forme, qui était peut-être une bête, rôda autour de lui.

— Hein ? dit Pierre, qu’est cela ?

— Un porc, répliqua l’être ; j’habite dans cette fange, parce que dans son lieu doit être toute chose. Qui es-tu, toi ?

— Un homme nu, qui a froid.

— Ton nom ?

— Pierre le Véridique.

— Pourquoi te mit-on ici ?

— Pour avoir dit la vérité. Où suis-je ?

— N’es-tu pas nu ?

— Oui.

— N’es-tu pas la Vérité ?

— Oui.

— Eh bien, tu es dans un puits !

FIN DU LIVRE PREMIER