LIVRE DEUXIÈME
PIERRE LE VÉRIDIQUE

CHAPITRE I
LE DIABLE S’ENTRETIENT, DE NUIT, AVEC BÉNIGNUS SPAGNUOLO, ABBÉ DE SAINT-GORGON

Toutes lampes éteintes, toutes cloches muettes, le diable, s’étant introduit par des moyens à nul connus dans l’abbaye de Saint-Gorgon, s’assit à croupetons sur l’estomac endormi du vénérable abbé Bénignus Spagnuolo ; quiconque aurait vu cela sous le bleuâtre rayon de lune que dardait l’oculus de la cellule, n’aurait pas manqué d’avoir grand’peur, bien que le diable fût petit ; car, tout velu de poils roux, ou roussis, il était très hideux dans sa mignonne taille, avec sa barbe en pointe, ses longues oreilles aussi aiguës que ses cornes, sa queue recroquevillée comme un sarment et ses ailes de flasque peau, sans plumes, pareilles à celles d’une souris-chauve.

L’abbé, ronflant plus fort sous le poids, se souvint dans son somme d’un joli cochon de lait, tout farci de pistaches et bien rôti au four, qu’il avait mangé la veille, non sans quelque gloutonnerie. D’ordinaire, il se contentait de la couenne qui, bien dorée, croque savoureusement sous les dents, et des quatre pieds qui sont quatre bouchées friandes ; cette fois il avait tout avalé ; et, geignant, non de remords, il se promit d’être plus circonspect à l’avenir.

Mais le diable lui ayant, de ses petites ailes, éventé la tonsure, et de la pointe de sa barbe chatouillé malicieusement le nez, Bénignus Spagnuolo reconnut que la gêne de son estomac provenait, non pas de l’animal immonde qui était dedans, mais d’un qui était dessus. D’ailleurs, il ne s’émut pas outre mesure ; maintes fois il avait eu affaire au Malin, et il s’était toujours tiré de ces rencontres à son honneur et sans méchef, lui donnant, comme on dit, du retour de matines. Une main hors des draps, il allait faire le signe auquel nul mauvais esprit ne résiste, quand le diable, ricanant comme une porte grince :

— Tu perds ta peine, abbé. Aurais-tu un morceau de la véritable croix — qui fut recouvrée par l’impératrice Hélèna — dans le chaton de ta bague abbatiale, que tu ne viendrais point à bout de me faire déguerpir, étant ce soir en état de péché mortel.

Apparemment, la chose était vraie ; puisque le vénérable Bénignus Spagnuolo, poussant un gros soupir, remit sa main sous le linceul.

— Du moins, marmotta-t-il, ôte-moi des narines ta barbe ; elle a une odeur de soufre que je ne puis supporter.

Le diable dit :

— J’y consens.

Il leva le menton en effet. Mais, faisant évoluer sa queue, il en introduisit très adroitement la pointe dans le nez de l’abbé.

Soit que celui-ci eût en effet gagné au change, soit que, crainte de pis, il jugeât bon de se résigner, cette familiarité peu décente ne donna lieu à aucune récrimination de sa part ; il reprit, ayant éternué :

— Que me veux-tu, Satan ?

— Abbé, tu m’interroges !

— Pourquoi ne le ferais-je point, vermisseau ? Tu es le serf, je pense, du plus chétif esclave du Seigneur.

— Dis l’égal du Seigneur même, tondu stupide ! et connais que, Dieu étant la face, Satan est le revers. Que si ton maître se regardait dans un miroir, son image, assombrie, ne serait autre que moi-même, et il n’est, lui, que le reflet lumineux de mon obscurité. Il est écrit : « Toutes choses sont doubles, l’une à l’opposite de l’autre. »

— Hein ? qui a dit cela ?

— Jésus.

— Jésus-le-Christ ? clama l’abbé, se signant cette fois.

— Eh ! non, l’autre, Jésus de Sirach. N’as-tu point lu les Écritures ?

— J’y ai lu qu’un jour, du talon, la femme t’écraserait le chef.

A la vérité, si l’honnête moine espérait, parlant ainsi, clore le bec au Malin, il fut grandement déçu dans ses visées, car le diable éclata d’un tel rire que, sursautant trois fois, il faillit défoncer Bénignus Spagnuolo, lequel sonna comme un tambour.

— Tu me crèves ! grogna l’abbé.

Le diable reprit :

— Dieu créa, mais j’ai créé pareillement. Tout ce qui existe, je l’ai enfanté ; il ne forma que ce qui n’est point. Le tentateur ne parla-t-il pas en ces termes au fils de l’homme : « Je te donnerai toutes les choses du monde, si tu consens à m’adorer ? » Comment les aurait-il pu offrir, si elles n’eussent été à lui et de lui ? Au surplus, recorde-toi, Spagnuolo, Jésus enseignant à ses apôtres : « Toutes plantes ne furent point, par le Père céleste, formées. »

— Jésus de Sirach, objecta le moine.

— Eh ! non, l’autre, Jésus de Nazareth, celui qui, dans le corps de Marie, s’incarna par l’oreille.

— Par l’oreille ?

— Par où donc, tête rase ? l’ouïe était sa voie naturelle puisqu’il était le Verbe.

— Seigneur ! gémit l’abbé.

— De vrai, continua l’autre, tu n’es qu’un piètre clerc, il n’y a aucun plaisir à discuter avec toi. Sache que la conception par l’oreille a été crue par nombre de pères fort orthodoxes en Orient non moins qu’en Occident, et l’on trouvait encore cette doctrine dans les lithurgies des églises de la Perse, quand le grand Thérébinthe, élève de Scythanius, évangélisait dans le pays d’Ahwaz.

Bénignus, sous les cuisses du diable, grouilla furieusement.

— Ah ! ah ! bien, bien, je te connais, cria-t-il, tu es le démon antique de l’hérésie. Abomination et Scandale, tels sont tes noms. Ta bouche est comparable à la vile issue par où les porcs déchargent leurs entrailles, et tes paroles puent comme des excréments. Quoi ! boue en figure de singe, tu osas pénétrer en cette abbaye de Saint-Gorgon où revit la règle pure des Camaldules, par Romuald inventée, et parler à moi, Bénignus Spagnuolo, abbé ?

— Abbé, tu t’emportes, dit l’autre. Un diable, à bien sentir les choses, ne pue guère plus qu’un moine ; pour ce qui est de ma compagnie, elle a paru supportable à des personnes qui te valaient bien. N’est-ce point moi qui, par la bouche du divin Manès, discourus devant les mages de Bhéram, fils d’Hormouz ?

— Un beau discours ! et dont tel fut le prompt succès : Manès écorché vif, et sa peau, bien vidée de chair mais de paille remplie, quatre jours dans le vent balancée à l’une des portes de Djoudischaour ! et ceci advint, par la miséricorde divine, en l’année deux cent soixante-douzième de l’incarnation domininale.

— C’est bien compté, j’en puis porter témoignage, puisque je m’étais fourré dans la paille.

— Ah ! dit l’abbé, que n’y mit-on le feu !

— Je ne faillis point à l’y mettre moi-même, par le moyen du bout de ma queue qui pétille aussitôt que l’on souffle dessus. — Souffle, beau moine, si tu as froid aux narines ! — La peau se chauffa, se détira, craqua, fut à peu près pareille à celle du cochon de lait dont tu soupas hier, et je m’envolai dans la fumée, vers Philipople, en Thrace, où fort commodément je me logeai dans le ventre de saint Pierre.

— Tu mens, fourbe maudit !

— De Basile, s’il te plaît mieux, mais, tant que j’habitai sa personne, ce fut Pierre qu’on le nomma.

— Et pour ce il fut brûlé à Constantinople par le bon empereur Alexis Comnène.

— Oui, mais Niphon, moine comme toi, me recueillit dans sa barbe qu’il avait très belle, et j’y demeurai jusqu’au jour où elle fut rasée par l’ordre de Michel Oxitès, patriarche. Alors, jugeant que ma besogne aux pays Levantins était suffisamment faite, je passai la mer dans la poche d’un Hierosolymite, et, caché entre les pages d’une bible arienne, je débarquai dans la ville de Trosir en Bulgarie, où les gens ne tardèrent pas à me donner les titres les plus considérables ; et il me paraît qu’un diable appelé Luciabel, Czernebog, Satanaki, peut bien traiter de pair à compagnon avec Bénignus Spagnuolo qui, avant d’être abbé de Saint-Gorgon, fut à Rome exorciste, selon les uns, et portier, selon les autres.

Ceci fut très sensible au vénérable camaldule.

— Ne t’enorgueillis pas, vaine fange ! ce sont des peuplades sauvages qui t’adorent de cette sorte, et l’Église ne saurait tenir compte de gens qui ne disent pas en latin les offices.

— Il est vrai, dit le diable, que le Seigneur n’entend pas le slavon. Mais je fus bien accueilli dans le château de Monteforte, où l’on psalmodie les proses latines, et qui s’érige près de Turin, ainsi que tu peux le savoir.

— Héribert, archevêque de Milan, y brûla tes suppôts sur un fort beau bûcher.

— La flamme, abbé, n’a rien qui me répugne. Au surplus, avant qu’on mît le feu aux fagots, j’avais eu soin de me blottir, sous la forme d’une puce, je le confesse, dans la chemise d’une femme qui faisait route vers Orléans en France.

— Hélas ! dit le moine, l’hérésie est la grande voyageuse. Errat Error.

— Je partis puce, j’arrivai lion. Lisay, qui m’avait au ventre, a fort bien rugi plutôt que d’avaler l’hostie.

— Mais la reine Constance dévotement lui creva l’œil de sa canne, comme il sortait excommunié de l’église.

— Bon ! je m’échappai par l’orbite vide et quatre châteaux en Périgord m’offrirent asile : Montfort, Castelnau, Baymiac et Baspromate, qui sont de belles forteresses.

— Pierre à pierre, elles furent démolies ! et désormais tu n’as plus de refuge, puisque te voilà nu et seul, et l’aile au bûcher roussie, dans la cellule de Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon, qui te brave.

— Bon père, dit la voix grossissante du réprouvé, tu pourrais compter les brins d’herbe des vingt prairies qui environnent les sept maisons de ton monastère, mais tu ne compteras pas les innombrables hérétiques, en qui mon esprit habite, et qui, cheminant vers toi, te menacent nuitamment.

— Hein ? dit l’abbé.

— Vêtus de noir, et pareils dans l’ombre à des conventicules de fantômes, ils s’assemblent dans les clairières, et ils font de grands feux de joie avec les croix des carrefours. Que les églises sont des tombes, et qu’il est temps d’en sortir, ils le proclament, disant aussi qu’ils sont la résurrection et la liberté. Et, les oyant de loin, tous ceux qui endurent et geignent accourent vers eux en foule, et moi, Luciabel, sur la multitude qui s’enfle toujours, joyeusement je plane, lui faisant de mes ailes noires développées sans bornes un immense ciel qui palpite !

Or, parlant ainsi dans le rayon bleuâtre de la lune, le diable avait cessé d’être petit. Et d’abord il fut sur le corps de l’abbé comme un colosse accroupi, puis il s’érigea, renversant les murailles du déploiement de son envergure. Et toujours il grandissait ; et, les griffes de ses pieds enfoncées dans le ventre du vénérable Bénignus comme des racines de chêne dans la terre, il figura bientôt un gigantesque tronc d’arbre ayant pour dôme deux ailes démesurées, qui, surplombant d’un bout à l’autre de l’horizon, furent assez semblables en effet à un firmament où il n’y aurait pas d’étoiles.

Vaste, autour de l’abbé, s’étendait maintenant la plaine de Provence ; et de toutes parts, des hommes et des femmes, par groupes innombrables, conversaient avec de sinistres gestes.

Ce que voyant :

— Des bûchers ! des bûchers ! vociféra Bénignus.

A ces mots, comme si une foule jusqu’alors invisible leur eût soudainement obéi, voici que, surgies du sol, des troupes de gens d’armes et des files de moines s’élancèrent vers les hérétiques attentifs à leurs infernales pratiques, et les saisirent, et, sur des tas d’arbres flambants, qui, par places, illuminèrent la plaine, ils les jetaient, dans un effroyable brouhaha de malédictions et de psaumes. Et des forêts incendiées, craquant aux pentes des monts, s’écroulaient en torrents de feu. Et plus loin, des villes, battues de catapultes et que léchait la furieuse inclinaison des flammes, s’affaissaient sur elles-mêmes, comme des géants de pierre qui brusquement s’assiéraient. Et, de tous côtés, parmi les immenses fumées rougeâtres, où grésillaient des fumerons de chair humaine, cris d’hommes et de femmes et geignements d’enfants faisaient un large bruit menaçant et plaintif que dominaient les victorieuses clameurs des gens d’armes et les chants religieux des moines.

— Ils brûlent ! dit l’abbé. Ils brûlent, ceux qui vinrent de Perse et ceux qui sont venus d’Italie ; les Piffres adorateurs de Satan, et les Patavins qui baisent la fesse du Christ noir, et les Policiens et les Cathares, ils brûlent sur les bûchers vengeurs de l’Église. Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu ! et gloire à Bénignus Spagnuolo qui d’un geste alluma le sacré incendie !

Mais de la haute profondeur des ténèbres, la diabolique voix de Luciabel répondit :

— Regarde, père abbé.

Et l’abbé, regardant encore, vit s’éteindre les feux justiciers sous un quadruple vent qui soufflait des quatre coins du ciel, et, par myriades, des démons qui étaient les âmes des blasphémateurs, se disperser dans la fumée, battant de l’aile, criant de joie, et secouant sur le monde, comme une horrible semence, la noire cendre de l’hérésie !

Vous pensez si le bon Camaldule fut fâché de voir cette damnable engeance se dérober de la sorte. Mais, en ce moment, les cloches de Saint-Gorgon, réveillées, sonnèrent matines dans le jour lunaire, et l’abbé, s’éveillant aussi, ne vit plus ni hérétiques, ni diable. Il était dans son lit, entre les quatre parois de sa cellule bien close ; de quoi, plein d’une satisfaction légitime, il remercia Dieu fort dévotement.

— Cependant, se dit-il, je n’ai point songé que quelque chose sur l’estomac me pesait fort.

Il reconnut, en souriant, que ce qui lui avait ainsi opprimé l’estomac, n’était point, comme il l’avait pensé, le corps vilainement velu du diable, mais bien les rondes formes d’une fille passablement dodue, qui, à ses côtés dormante, s’était mise en travers de lui. Car bien qu’il fût un très saint personnage, et l’un des plus chastes abbés du pays de Provence, Bénignus Spagnuolo avait, comme il est permis, une dame par amour, laquelle, sous la cuculle monacale, le servait, de jour, comme diacre, et la nuit, comme amie, sans cuculle.

Les cloches à grands coups de bruit déchiraient l’air nocturne.

— Donc, tout est bien, dit l’abbé en se levant. Mais cette vision, certes, est un avertissement d’en haut. L’hérésie des Cathares damnés fait en cette région des progrès notables. L’Église est en péril, et, puisque c’est aujourd’hui précisément le jour où les fidèles apportent à l’abbaye la dîme convenue, je ne ferai point mal, je pense, pour ranimer leur zèle, de faire devant tous quelque beau miracle, ainsi que cela m’est arrivé plus d’une fois avec l’aide de Dieu et du grand saint Gorgon.