CHAPITRE II
L’HOMME QUI ÉTAIT AU FOND

Or, pendant que le vénérable abbé de Saint-Gorgon, tenté avec la permission du Père et du Fils, prenait les courbes gracieuses d’une dame pour les laides fesses du diable, — il est étrange qu’un beau moine, expert comme celui-là était, n’ait pas su, même en dormant, mieux discerner les choses, — Pierre de Pierrefeu se colérait fort d’être logé en une obscure et humide et puante fosse, d’où, levant la tête, il n’apercevait même plus une rondeur du ciel ; car la nuit s’épaississant avait comme bouché l’ouverture par où on l’avait descendu. En quelle part du monde subterranée était-il gisant ? Ferait-il en ce trou long séjour ? Qui l’en viendrait tirer ? Entre quatre parois de visqueuse pierre, les jambes jusqu’aux genoux dans une liquide fange, ne voyant que les ténèbres, mouillé, souillé, meurtri, et grelotant dans son habit de feuillages, tenez-vous assurés qu’il ne manquait pas, maugréant à voix haute, de maudire Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon, et les seigneurs courroucés, à qui, certes, il devait sa malaventure, et les dames de Romanin, et le serment juré. Pourtant je dis mal : il graciait de son exécration Clermonde des Iles-d’Or, à cause du parfum qu’elle lui avait laissé aux lèvres, et la damoiselle aussi qui l’avait voulu sauver ; pour son serment, il le jugeait bon et valable, étant de ceux qui tiennent leur parole, de quelque façon qu’ils l’aient donnée. D’ailleurs, tandis que le temps passait, il jugeait l’aventure de plus en plus maussade. La compagnie de l’homme qu’il avait rencontré au fond de la fosse, lequel, sans vergogne, s’était soi-même déclaré pareil à un porc, — de fait, dans l’ombre et dans la boue, il en avait très bien l’air, rôdant, fougeant et grognant comme tel, — cette compagnie, dis-je, n’était point faite pour récréer Pierre le Véridique, non plus que celle de divers cancrelats qui lui grimpaient aux membres comme font les matelots aux agrès d’un dromon.

Cependant la bestiale forme, s’étant rapprochée, parla d’une voix moins exempte de douceur que d’abord elle ne l’avait été.

— Ne direz-vous plus rien ? Ah ! qui que vous puissiez être, faites que j’entende une parole d’ami ! Je vaux peu que l’on se soucie de moi, étant devenu, de corps, presque animal, et, j’espère, fou d’esprit. Mais, entre temps, je retrouve la souvenance des jours où il m’était bon de converser sous le beau ciel avec les autres hommes. Vous qui venez de la terre, parlez à celui qui, dans l’enfer, endure et geint. Quelle saison, maintenant, est-il ? car, ici, c’est toujours le noir hiver. Quand vous passiez naguères dans les venelles, vîtes-vous la neige ou la sauvage rose blanchir les églantiers ? Je pense que je mourrais de joie s’il m’était octroyé de voir, dans la plaine, un pommier en fleurs, ou de boire à un petit ruisseau dans l’herbe.

Certes, de telles paroles par un tel être proférées, c’est à quoi Pierre ne s’attendait point.

— Depuis combien de temps, dit-il, êtes-vous donc ici ?

— Hélas ! depuis dix ans, j’imagine.

— Dix ans !

Pierre frémit. Lui aussi vieillirait-il dans cette basse geôle, sans jamais revoir ni les champs, ni les villes où sont tant de plaisantes femmes ? Il demanda :

— Vous ne sortez jamais de ce trou ?

— Jamais.

— Vous y fûtes toujours seul ?

— Toujours.

— Non, vous auriez, de male faim, rendu l’âme.

— Quelquefois, un pain gâté ou quelque autre rebut des cuisines m’est jeté de là-haut par une main qui apparaît, s’ouvre et se retire. Au commencement, je m’efforçais de saisir ma nourriture avant qu’elle se fût souillée dans la vase ; aujourd’hui je ne suis plus si délicat ; je mange volontiers la boue avec le pain.

— Des ongles de vos pieds et des ongles de vos mains, il fallait vous accrocher aux pierres et regagner le jour, ou, tombant, vous rompre le crâne !

— Ils m’ont, à coups de barres, brisé les os des bras comme les os des jambes ! Mes membres, quand je les meus, sont pareils aux fléaux à battre le blé, dont une moitié s’en va de-ci, l’autre de-là ; c’est pourquoi, depuis dix années, j’use à ramper mes moignons.

— Oh ! dit Pierre. Mais quel crime avez-vous commis ?

— Aucun ! Aucun ! j’en jure l’Esprit-Saint !

— Dans quel lieu épouvantable est-ce donc que nous sommes ?

— Dans l’abbaye de Saint-Gorgon, la plus riche, jadis, de la vicomté de Provence ; et certes, elle a dû s’enrichir encore à cause, hélas ! des miracles qui s’y font.

Pierre n’interrogeait plus. Assis sur un avancement de la gluante paroi, il songeait, tête basse, un genou dans ses mains.

L’autre reprit :

— Avez-vous pitié de moi ? Cela me ferait beaucoup de bien que quelqu’un me plaignît. Au surplus, je voudrais aussi qu’on me dît si je parle en effet, si je suis qui je crois être, si la place où je me vois est véritablement celle qu’il me semble. Mon cas est tellement étrange, que maintes fois je doute s’il n’est pas imaginaire. Il se pourrait que j’eusse perdu la raison ! Tout ce que je me recorde et tout ce que j’endure n’est peut-être qu’un songe de mon délire. Ah ! Dieu, quelle joie : en ce moment où, navré de grouiller sur des pierres, je sens l’eau froide et la nuit me geler jusqu’aux moelles, je suis peut-être couché dans mon lit, à côté de ma femme, de ma chère Bertrande, qui s’épouvante de me voir insensé !

— Ta détresse est réelle, dit Pierre.

— Ah ! cruel !

— Je dois dire vrai.

— Ainsi tu m’entends ?

— Oui.

— Touche mon front.

— C’est fait.

— Je suis ici, vraiment ?

— Hélas ! pauvre homme !

— Misère de moi ! misère ! mais du moins je suis fou, n’est-ce pas, et mon aventure n’est point si affreuse que je l’imagine ?

— Il ne me paraît point que tu aies entièrement perdu le sens.

L’autre à ces mots sursauta violemment, et muant sa voix triste et douce en une qui durement sonnait :

— Il ne te paraît point ? Quels signes as-tu que je ne suis pas extravagant ? Est-ce que je discours à la façon d’un homme sensé ? Fou, fou, je veux être fou, et je sais que je le suis, et qui dit non, il ment !

— Je ne puis t’aider à le croire.

— Quoi ! tu déclares que mon infortune n’est point une illusion de ma rêverie ?

— Oui.

— Que je suis dans cette fosse ?

— Oui.

— Ah ! traître !

Pierre de Pierrefeu dut se retenir pour ne point pousser un cri, ayant eu la jambe, par l’homme, comme par un chien, mordue ; et, en effet, il lui avait dit la vérité.

Aisément il aurait pu se venger, mais il avait pris pitié de ce misérable ; il se borna à le repousser du pied.

L’autre cria :

— Je tenterai une épreuve encore !

Un clapotement se fit dans la vase. Pierre comprit que l’homme s’éloignait.

Le bruit cessa, puis recommença, se rapprochant ; l’homme était revenu.

— Touche, dit-il, touche ce que j’ai là, oui, sous mon bras, et dis-moi ce que c’est.

Pierre, de sa main tendue, heurta, parmi des choses molles qui étaient comme de vieux morceaux de linge très usé et mouillé, une saillie résistante, où ses ongles grincèrent, et en même temps il lui parut qu’une espèce de rondeur blanchissait dans l’obscurité.

— Parle, reprit l’homme, dis-moi ce que c’est.

— Je ne sais pas.

— Tâte mieux.

Pierre promena sa paume ouverte sur une courbe dure, qui blanchissait de plus en plus ; et il sentit que son index pénétrait dans une ouverture peu large.

— Eh bien ?

— On croirait d’une boule, d’une boule à jouer au cochonnet-va-devant ; ceci serait le trou où on introduit le doigt.

— Bien dit, très bien dit ! Je possède une boule pour jouer au cochonnet, et nous aurions de quoi nous divertir, si l’espace, ici, ne faisait quelque peu défaut. Oui, vraiment, une boule de chêne ou de buis ! Et tu vois bien que je suis fou de cervelle en effet, puisque depuis dix ans je prends ceci — tu vas te moquer, car ce n’est qu’une boule, — je prends ceci, pour quoi ? pour la tête de mon petit enfant !

Pierre, comme on le pense, ne fut pas peu étonné d’un tel discours ; et l’insensé, car c’en devait être un, continua, riant :

— Ah ! que je l’ai baisée, pleurant dessus, cette boule ! Et ces trous, — il y en a deux pour qu’on puisse jouer plus commodément, — ces trous-là, je m’imaginais que c’étaient les orbites où furent les yeux de mon Jacquinet, ce mignot. Le pauvre ! Je l’aurais juré mort ! Mais point du tout ; c’était mon esprit de travers qui s’était figuré cela. Il vit, le petiot, je lui donnerai la boule pour qu’il s’en divertisse avec le jeune chien dans les allées du verger.

A ce moment, la lune creva la nuit, remplissant le fond de la fosse d’une subite blancheur.

Noir, haillonneux, presque à plat ventre, soulevé sur ses moignons, le malheureux dressait une blafarde face, aux poils gris, aux yeux rouges, mais épanouie comme en une joie divine, et il répétait :

— Une boule ! une boule ! regarde encore. Tu dis bien que c’est une boule ? Oh ! que tu es bon ! je t’aime !

Mais Pierre avait frémi.

— Une tête ! cria-t-il. Oui, un crâne d’enfant.

Cette parole dite, il fut triste de l’avoir proférée, car le misérable qui riait sanglota pitoyablement.

— Pourquoi me le dis-tu ? pourquoi ne mens-tu pas ? Ainsi un crâne ? oh ! je ne veux pas le croire ! ah ! trop longtemps je l’ai cru. Il aurait donc péri, en effet ! mais je ne serais donc pas insensé ? mais tout serait donc vrai : non pas seulement la froidure, la faim, la nuit, mes membres rompus, et ce trou fangeux pour éternel habitacle ; mais aussi le cri qu’il poussa, et sa chute, et son pauvre petit corps qui ne fut plus entre mes bras qu’un cadavre ! Et l’autre chose aussi serait véritable, la chose qui, depuis dix années, chaque nuit, à la même heure, fait se hérisser tous les poils de ma chair !

— Quelle chose ? demanda Pierre.

— Oh ! n’entends-tu pas ? C’est l’heure. J’entends, moi. Et je ne suis point fou, puisque ceci, tu l’as dit, barbare ! est la tête de mon Jacquinet. Comme elle crie, Seigneur ! ah ! Seigneur, comme elle crie ! Qu’est-ce donc qu’ils lui font pour qu’elle hurle de la sorte ? C’est comme si elle chantait et sanglotait à la fois. Ma Bertrande, oh ! ils te battent ! toujours, toujours elle crie. Doux Jésus ! mon nom, c’est mon nom qu’elle clame ! Elle m’appelle, et moi, rien, rien, je ne puis rien faire. Aïe, les cris redoublent ! Il me semble que j’ai des loups qui m’aboient dans le cœur. O Bertrande, ma Bertrande !

Pataugeant horriblement dans la rejaillissante boue avec des mouvements noirs de bête estropiée, ainsi geignait l’homme au fond du trou obscur ; et Pierre de Pierrefeu des tempes aux chevilles frémissait. Car au-dessus d’eux et beaucoup plus haut même, lui semblait-il, que l’ouverture de leur geôle, une lamentable clameur, unique, mais aiguë et continue et grandissante, déchirait le silence de la nuit.