CHAPITRE III
L’ENFANT DE DIANOM

Comme au signal des cloches claires, un peu du jour froid de l’aube fit se blêmir la profondeur de la fosse ; plus visible, la circulaire paroi larmoyait une sueur visqueuse. Ici et là, de lisses noirceurs reluisaient, assez semblables à des flaques d’ébène liquéfié ; c’étaient les surfaces de trous plus profonds, pleins d’une eau très vieille, qui croupissait. Tel, dans la crépusculaire buée, le lieu se révélait plus sale et plus abject. Une alouette traversa l’étroite rondeur d’azur gris, là-haut, si loin, si vite.

Pierre, grelottant, secouait son vêtement flétri, d’où churent des feuilles cassées.

L’autre, plus calme, car la clameur nocturne avait cessé de déchirer le silence, se souleva pesamment sur ses demi-bras estropiés. Noire forme rampante, qui se haussait, humide, il avait assez l’air, avec ses gestes lourds et maladroits, de ces bêtes marines que les pêcheurs méditerranéens surprennent parfois dans les anses, et qu’ils appellent chiens de mer.

Interrogé par le sire de Pierrefeu, l’homme s’exprima en ces termes :

— L’artisan le plus renommé de la ville d’Avignon, où les gens du métier sont tenus en belle estime, c’était moi ; pour dire le vrai, aucun ne s’entendait mieux à tailler des Jésus, des Vierges et des Saints dans la dureté du chêne, ou de l’olivier, qui est plus dur encore. J’ornai plus d’une église de mainte magnifique figure ; vous eussiez cru que mes images étaient des personnes en effet, tant j’excellais à leur donner les apparences de la vie. Un tel talent n’est point une chose que l’on puisse acquérir ; je le tenais, certes, du ciel, qui me l’avait pour ma part octroyé. Je sculptais aussi des sièges de chœur, où parmi de petits groupes dévots ricanait parfois quelque diable qui dressait, hors d’un bénitier, ses cornes. S’il vous arrive de visiter la chapelle de Sainte-Marcelle, à Saint-Rémy, vous y verrez au dossier de la stalle où s’asseyait jadis le chanoine Mayeul, qui depuis fut abbé, un singe accroupi montrant aux yeux ce que par révérence on ne doit point nommer. Et je me souviens que je me divertis fort à parfaire ce travail. Car j’étais alors de nature plaisante. Mais maintenant il n’est plus temps de rire.

Parce que j’étais un fèvre aussi fameux, je fus plus d’une fois mandé dans les couvents et châteaux de Provence, où j’exerçai, du mieux que je pus, mon talent ; nourri dans la compagnie des clercs qui enseignent les belles doctrines, je me montrais moins ignorant et moins grossier que n’ont accoutumé de l’être les gens de ma condition ; en outre, j’étais d’un visage agréable ; pour ces diverses causes, j’étais fort bien accueilli en tous lieux où j’étais invité d’aller.

Or, une fois que j’avais promis de faire, pour la dame du château de Signe, une chaire où l’on aurait vu une tarasque se tordre sur l’orteil du grand saint Michel archange, j’errais dans une forêt pour y choisir quelque arbre convenable à mon dessein.

Dans cette forêt, je vis une bûcheronne.

Elle me parut si belle, bien que vêtue de loques, que tout d’abord je l’aimai ; et quand, me répondant, elle m’eut parlé avec une voix si douce que jamais je n’en avais ouï de pareille, je compris que je ne pourrais plus aimer qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de revenir dans la clairière où je l’avais rencontrée ; et, quoique je ne lui eusse donné aucune assignation, elle ne manqua point de s’y trouver ; car, selon que plus tard elle m’en fit l’aveu, elle m’avait, dès la première vue, élu pour ami. Qu’est-il besoin d’en dire davantage ? Chaque jour je revins, chaque jour elle était là. De choisir mon arbre pour y sculpter la tarasque, je n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler à Bertrande sous les branches que je faisais mes souveraines délices ; de sa part elle liait peu de fagots, à cause que je lui tenais toujours les mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses et tentent plus d’un chevalier ; les dames ou damoiselles aperçues aux croisées des manoirs, longtemps sourient dans la pensée du voyageur qu’elles n’ont pas même considéré : toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais pas à faire ma femme ; car elle était non moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui eût essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût été fort bien éconduit. Hélas ! elle était serve du domaine abbatial de Saint-Gorgon en Provence, et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf, moi, le libre artisan de la ville d’Avignon où les jurés et le consul font très bien respecter les droits des Métiers. Ainsi que vous savez : « Qui monte ma poule est mon coq » ; et c’est vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin de ne point s’appartenir à soi-même et d’être la chose d’un autre, le regret même de ne plus tailler des figures sacrées ou plaisantes ne m’empêchèrent point de goûter la chère joie d’être possédé par Bertrande, et de l’avoir en ma possession. Bûcheron et bûcheronne, nous allions par les bois, et, parce que nous étions ensemble, nous étions toujours contents. Pour si jolie qu’elle fût, elle n’était pas moins bonne ni moins tendre, et quand nous revenions, après les fatigues de la journée, dans la chaumine où nous dormions tous les deux, je ne pensais pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des seigneurs, ou, si je le pensais, c’était pour me dire que je n’eusse point troqué pour leur sort le mien. Ah ! Bertrande ! Ah ! ma douce Bertrande.

Il faut dire que je n’avais point encore tout à fait cessé de tailler l’olivier ni le chêne, et, de vrai, j’avais fait un beau berceau de bois qui, selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps vide.

Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait à peine assez de place pour le coffre, le bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas, certes, d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait à trois bien plus heureux encore. Ce berceau, je l’avais si joliment ouvré, et Bertrande l’avait si bien rempli de molles étoffes chaudes, — ainsi fait son lit la calandre, — que ce m’était un grand étonnement de voir si longtemps tarder celui que nous rêvions d’y bercer.

Pendant bien des jours la couchette resta vide. Bertrande se montrait triste, je me sentais languir. Nous ne nous aimions pas moins, mais le désir nous dévorait d’avoir une cause de nous aimer davantage. Quelquefois, tant nous étions fous, il nous semblait, la nuit, que, pareille à un bruit de petite abeille, une légère haleine émanait du berceau. Mais ce n’était là qu’un songe. Bertrande, réveillée, pleura plus d’une fois.

Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions pas de prier pour l’accomplissement de notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges, aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant que possible nous fut ; tout cela ne servit de rien. Les saintes et la Vierge même se montraient bien peu reconnaissantes envers celui qui tant de fois les avaient sculptées si belles.

Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine. Elle parla moins d’abord, bientôt elle ne parla plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que nous allions au bois, mais seule elle s’y rendait, me disant de ne pas la suivre ; parfois la nuit était déjà venue, que Bertrande n’était pas rentrée au logis. Je m’inquiétais, demandant : « Où t’en vas-tu, loin de moi, ainsi ? » Le doigt sur la bouche elle me faisait signe de ne la point interroger, et mes inquiétudes redoublaient, parce qu’elle prolongeait de plus en plus ses absences.

Une fois, le jour allait renaître, Bertrande n’était pas de retour encore. Combien j’étais triste de ne point la voir à mes côtés ! C’était l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid ; mais ce n’était pas à cause de l’hiver que j’avais froid de la sorte.

Vers l’heure grise et blanche d’après matines, elle revint, et comme j’allais lui reprocher de m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me donna point le temps de lui parler le premier, mais, les cheveux défaits, brusque, avec un son de voix qui me parut étrange :

— Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils sont morts, les dieux qui, dans l’ancien temps, ne manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient fidèlement ?

— Quelles paroles prononces-tu, femme ? répondis-je.

— Ma parole, entends-la ! Ils vivent encore, et ils ne sont pas devenus sourds. Et puisque Jésus ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si longtemps et si dévotement nous leur demandâmes, j’estime qu’il ne faut plus les prier.

Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses yeux, qu’elle ne baissa point, il y avait une flamme que je n’y avais pas encore vue, et devinant ce que je me disposais à lui dire :

— Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de Saint-Rémy, celle qui s’entend à cueillir des simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la place où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom la déesse ; et là il y avait autrefois un temple, — c’est ainsi que se nommait l’église, — et là, maintenant, il n’y a plus que quelques pierres. Mais l’esprit de Dianom y revient chaque nuit, exauçant quiconque le prie, et, pour prix du désir accompli, il ne demande rien, non rien, pas même qu’on lui soit reconnaissant ni dévot.

Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus des démons, les dieux adorés par les hommes anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes, est un des noms de Lucifer. Mais Bertrande, avec de si douces paroles, me répétait si souvent qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions des prières à l’esprit païen, et qu’il n’y avait en cela nul danger, ni aucun mal ; et que beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à s’en repentir ; et ces choses, elles me les disait si vivement le jour, et la nuit si tendrement, qu’enfin je dus céder, et la suivis une fois dans la forêt, un peu avant que l’aube se levât ; car c’est l’heure convenable pour de telles invocations.

Tous deux furtifs, dans les branches mouillées, nous glissions. Tous deux agenouillés sur une pierre, qui me parut être quelque reste d’autel, nous priâmes très longtemps, tandis que la grande forêt, qui était encore toute pleine de ténèbres, nous environnait tristement ; et il y avait là un hibou qui fixement nous regardait ; et, certes, qui nous eût vus, qui nous eût entendus, n’eût pas été sans éprouver quelque effroi. Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes : je remarquai bientôt que des gouttes rouges pleuraient sur la pierre ; c’était le sang des oiselles sacrifiées.

Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant nous naquit, et aucun enfant n’était plus beau que notre Jacquinet !

Ah ! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je me gardai bien de le croire. Le dorlotant, le baisant, l’adorant, je me disais : « Qu’elle soit bénie, Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne, c’est un signe qu’elle est déesse. » Même, de celle qui m’avait exaucé, je taillai l’imaginaire ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis de vingt couleurs. Toujours décorée de guirlandes, l’image était l’honneur de notre logis ; chaque soir, je lui adressais quelque prière ; chaque matin, je la saluais d’une révérence, et elle portait dans ses bras, comme Notre-Dame l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais donné le visage de notre cher petiot. Aïe ! le pauvre ! Nous avions, par reconnaissance, pris coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et c’est à cause de ce nom que, depuis vingt ans, dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte de mon beau Jacquinet ! »