CHAPITRE IV
CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET

Comme l’étrange discoureur achevait non sans larmes ces paroles, il arriva qu’une large figure, entourée d’un capuchon, apparut là-haut, dans l’ouverture bleuissante, comme une espèce de lune qu’on verrait dans un ciel étroit ; et, brutale, une voix dit :

— Reçois ta pâture, chien !

Le chien, — c’était l’homme, — leva le front pendant qu’une chose ronde et qui paraissait noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la vase qui rejaillit en un sale éclaboussement.

La voix reprit :

— Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à l’heure comme il convient aux questions qui te seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait sa puissance.

Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre demanda :

— Qu’entend cet homme par ce dire ?

— Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit l’autre. Hélas ! les méchants moines ont fait de leur victime un instrument de mensonge et de traîtrise ; et si je ne leur obéissais pas, ils me laisseraient certes mourir de male faim.

Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la chose ronde qui était tombée : c’était un pain de seigle noir, non levé, fort dur.

— Partageons, dit Pierre, car je ne vis point de nourriture depuis la soupe que je mangeai dans la cuisine du château de Pierrefeu, en compagnie de Marcabrus et d’Aymeril mes frères.

L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs de porc qui fouge dans une auge, recommença de parler :

— J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette heure, avaient entendu les parois de ma fosse.

C’était donc mon souci le plus cher de parer l’idole à qui je devais que mon Jacquinet eût ouvert au jour ses petits yeux charmants ; par les champs ou par les bois, je ne me lassais point de cueillir des fleurs ou de choisir des verdures pour en orner l’image inanimée par la grâce de laquelle une âme était venue au monde. Et voici qu’un soir, courbé sous une gerbe fleurie, je m’en retournais vers notre chaumine, me figurant l’accueil joyeux de ma Bertrande et les petits sautillements de mon fils à mes chausses pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré de s’accrocher à l’une de mes jambes et de se faire porter ainsi pendant que je marchais du coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris hardiment la porte. Ah ! sire, je poussai un tel cri que les hirondelles nichées sous le chaume de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées : et la statue d’un saint sous le portail d’une église est à peine immobile autant que je l’étais au seuil de ma maison.

Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre de la couche, et le coffre renversé, et l’image de Dianom sur le sol éparse en vingt débris.

Bertrande ! Jacquinet !

Le silence me répondit par un sourd écho de ma voix. Alors, je bondis dans la chambre, allant, venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant le bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours les noms des chers êtres disparus.

Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la saisis, criant :

— Où est mon fils ? Où est ma femme ?

Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le sourire peint que je lui avais fait ; ce sourire avait l’air de me prendre en miséricorde.

Cette nuit ! Plus horribles n’ont pas été les dix ans d’ombre et de solitude que j’ai depuis endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet, elle Bertrande. Vous auriez pensé qu’ils allaient revenir ? Je ne le pensai point ; et que je ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair pour moi que le jour sur la montagne, ou la lame du couteau devant les yeux d’un homme qu’on tue.

Quand je sortis, le matin, les mains par mes dents mordues, et pleines de mes poils arrachés, je remarquai que les hirondelles n’étaient pas revenues dans leur nid, sous mon toit.

J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres, buttant aux ornières ; je fermai les yeux dans l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je serais tombé.

Un homme qui mendiait sur le chemin, — c’était un très ancien vieillard, les plus vieux de la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce que j’avais coutume de lui faire faire l’aumône par mon petit Jacquinet, — cet homme, d’un geste m’arrêtant, me dit :

— Des choses étranges sont survenues cette nuit. Presque aveugle, je les vis à travers mes paupières closes ! Ils étaient très nombreux, les diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté la femme, celui-ci a pris l’enfant, et les autres à coups de maillet ont brisé l’image que tu avais faite.

— Où sont-ils allés ? m’écriai-je.

Il répondit :

— Où donc s’en retourneraient les diables si ce n’est en enfer ?

— Mais d’où vinrent-ils ?

— Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue de Dianom, car tout l’enfer brûle dans le ventre de chaque idole.

Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse hâte d’arriver ici ou de me trouver là, mais seulement pour n’être plus où j’étais : cependant, je le savais, que partout ailleurs je ne serais pas moins triste ni moins désespéré. Il était jour ; la nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent d’autres jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je mangeai, il ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant bourgs et bourgades, étais-je au doigt montré et de cris poursuivi, comme sont les bêtes échappées ; mais il n’y avait rien à quoi je prisse garde ; je ne distinguais point si j’errais par des rues de villes ou par des sentiers de forêts.

Est-ce que le désert n’était point partout où je n’avais plus ni mon fils ni Bertrande ?

Pourtant, je me rappelle que je tombai — le ciel était à ce moment tout noir, — sur une pierre, devant une très haute porte ; il y avait devant moi des noirceurs épaisses ayant des formes de murailles, de maisons, de tours. Je regardais ce groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient point mon enfant ni ma femme. Pourtant, je les considérais toujours, et çà et là des trous obscurs qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez pareils à des yeux éteints.

A quoi bon demeurer là ? Avais-je affaire en ce lieu plutôt qu’en tout autre ? Je ne savais, mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été devant l’enfer où les diables, issus de Dianom, avaient emporté Jacquinet et Bertrande.

Sainte Vierge ! comme elle m’avait trompé, la déesse ! Hideux, avec des cornes et des griffes, ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs. Oh ! oh ! dans le joli petit cou rose de mon enfant, leurs griffes plus dures que des serres d’autour happant une alouette !

Un cri, — vous savez qu’il est terrible ! car naguère vous l’entendîtes, — non pas un cri, mais une grandissante et toujours redoublée clameur, déchira le noir silence ! et j’avais reconnu la voix de ma Bertrande.

D’où venait-elle ? De l’une de ces tours, oui ! de la plus haute, hélas !

Certainement, le crâne d’un homme est plus dur que les pierres d’un mur, car pareil à un taureau qui s’acharne, je frappai du front les murailles, comme espérant qu’un trou se ferait où passerait mon corps ! Je tombai, saignant de la bouche.

Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la mort, je m’éveillai, ce fut dans une vaste cour pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses, et des moines furieux, en cercle, me montrant du doigt :

— L’adorateur du diable, c’est lui ! Sa maison était le lieu des mauvais esprits, il adorait une image païenne, il a taillé dans le bois une impériale image de l’ennemie de Jésus ! l’image de Dianom !

Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta :

— Il conviendrait sans doute de le brûler sur un bûcher, et volontiers moi-même je mettrai le feu aux fagots.

Je clamai :

— Où est ma femme ?

Je sanglotai :

— Où est mon fils ?

Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent qu’ils avaient, eux, non les diables, enlevé Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les écoutant, qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la mère et le petit garçon, elle pleurant, lui étonné. Ah ! si j’eusse été là quand eut lieu tout ceci ! Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher son fils : « Marche, païenne ! Viens au bûcher essayer de l’éternel feu ! » Elle criait, geignait, m’appelait ! Et quand, toujours résistante, ils l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent que le fils enfanté par elle serait en les saintes eaux lavé du diabolique baptême, puis, loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné. Alors furieuse, et mordant de baisers les langes de l’enfant : « Vous ne l’aurez point ! dit-elle. C’est aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur fruit. Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez point vivant ! » Et parce qu’un terrible esprit de colère habitait la possédée, elle avait, dans son étrange rage, cherché quelque refuge où dérober le fils qu’on lui voulait prendre. Elle avait vu le trou, le trou où nous sommes, et cruellement joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas ! dans la mort.

Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre, entre ces pierres, qu’il était tombé, Jacquinet !

Je dis aux moines :

— Les possédés c’est vous ! c’est un démon, votre Dieu !

Et me ruant à travers la troupe des monacales robes, je sondai de l’œil, penché jusqu’à mi-corps, le puits où mon fils avait disparu. Ah ! ces pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal.

— Je veux le joindre !

— Que cela soit ! me fut-il répondu dans des rires.

Je sentis qu’on me soulevait par les jambes. Je fus un lâche, car j’opposai résistance. Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir ? Quel dieu est-ce que l’instinct ? Au sol de la cour je me cramponnais des ongles, je me retenais au bord de la citerne, et, quel que fût leur nombre, ils ne pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus d’une fois, sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent des coups aussi durs que ceux d’une barre de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma tête en avant pesait, et lourdement, dans la nuit, je tombai : toute ma face entra dans de la boue, qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux.

Je voulus me redresser. Mes membres ne me portaient plus. Mais ne croyez point qu’à mes os rompus, en ce moment, je prisse garde. Une autre douleur, mille fois plus horrible que cette corporelle torture, me poignait l’âme. J’avais, dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit corps de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de mes bras qui n’obéissaient plus à mon vouloir, le soulever ni l’embrasser, je le lavais avec ma langue de toute cette fange dont il était sali.

Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait plus finir ; et voici tant d’années que, solitairement, dans l’ombre et dans le froid, je presse sur ma chair encore vive le squelette hélas ! de mon doux Jacquinet ! »

Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres du récit l’horrible jour de la vérité. Il plaça sa main sur la tête de l’homme, et le considéra, plein de miséricorde ; un silence se fit, qui dura très longtemps.

Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée dans l’étroite rondeur de l’ouverture apparut de nouveau :

— Es-tu prêt ?

— Je le suis.

— Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras ?

— Ah ! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir...