Ce matin-là, dans une chambre du château de Romanin, où le vélin des fenêtres se diamantait de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une toute jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On la nommait Hughette des Perleries ; sa mère, après son père, étant morte, elle séjournait dans le domaine de la comtesse Phanette, sa marraine et cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes, pareils à de petits bleuets après la pluie, n’aurait pas failli à s’en attendrir au point de pleurer avec elle ; car au dire même de ceux qui assistèrent à maints carnages d’hommes et à maints sacs de villes, rien n’est capable d’émouvoir la pitié autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison qu’il est plus amer de trouver de la tristesse où la joie serait naturelle et séante.
Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade à voir ; s’il vous eût été permis de la considérer, dès l’aube, tout à votre aise, vous vous seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref.
A travers la crépine aux fils plus légers que ceux des aragnes, ses cheveux en boucles mêlées, d’or un peu rose et un peu vert, — comme sont les cheveux des très jeunes fillettes, — avaient l’air de beaucoup de soleil qu’on aurait pris par touffe dans un filet de soie, et leurs pointes égales, appliquées au front, imitaient un étroit cercle de vermeil sous la transparence du mollequin de dentelle qui s’échancrait à l’entre-sourcils pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait jusqu’au bas des joues, frôlait le cou d’une caresse ailée et, le long du dos, glissait légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes, les yeux bleuissaient doucement, profondément, entre les paupières aux longs cils, d’où le regard coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une bouche poupine, riante de franche vie, ne pouvait s’empêcher de railler ces languissantes prunelles, bien qu’elle fît effort pour se conformer, d’un désolé sourire, à leur mélancolie ; ainsi une rose aurait honte de ne pas être fanée sous un ciel automnal ; mais les papillons subtils, qui savent où se poser, ne s’y méprendraient point ; et, de même, les lèvres d’Hughette, pour chagrines qu’elles se montrassent, n’auraient point rebuté le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût pas frôlées, c’eût été par crainte d’en violenter l’innocence ; comme je vis un jour, dans un pourpris, une abeille qui butinait çà et là les fleurs, mais non pas une, la plus jolie de toutes, qui venait d’éclore ; et, moi lui demandant pourquoi elle s’écartait de celle-ci : « Ne comprends-tu point, me répondit-elle, que j’aurais peur de lui prendre sa vie dans ses premiers parfums ? » Des épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui s’effilaient dans les longues manches, de ses mains potelées et fluettes pourtant, de tout son corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite dans la tunique de samit pâle serrée à la taille d’un bourrelet d’argent, il venait, non pas un ordre, car elle était trop timide et trop douce, mais une prière de ne se point approcher ; de la grâce qu’elle avait, elle faisait, sans y donner garde, une défense à l’innocence qu’elle était ; pour être infiniment désirable, elle était moins désirée ; elle avait trop de candeur pour qu’on osât imaginer de la lui prendre. Quel païen damné s’aviserait de convoiter Madame Marie ayant son Jésus dans les bras ? Hughette des Perleries, c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant. Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle eût fleuri pâquerette aux prés ou violette au bois, même les chaudes gouttes d’orage, rien qu’à la toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues aigail.
Cependant, pour quelle cause se désolait-elle, la jolie ? parce qu’on lui avait refusé un annelet de perles, à trois rangs, dont elle voulait faire une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus du lit, trempe ses pieds d’ivoire dans une coquille rose, ou parce que sa colombe familière fut déplumée sous la serre et le bec de quelque émerillon sauvage encore ayant rompu sa filière ? Eh ! non ; mais parce qu’on avait emporté avec beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement devant les Dames. « Ah ! disait-elle, où peut-il être maintenant ? Qui sait s’ils ne l’ont point mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et de rats, ou navré à mort, les méchants ? » En même temps elle se faisait des reproches : elle avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la chaire de justice, de le mener le long de l’escalier tournant vers la cachette où on l’avait enveloppé par surprise et trahison ; en bas, dans la vaste salle, voyant le péril en face, il en eût triomphé, brave comme elle l’imaginait. De sorte qu’il était tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle ; elle pleurait plus amèrement quand lui venait cette pensée. Un autre souci l’occupait, presque aussi cruel : dans l’ombre, en montant les marches, elle avait dit au chevalier, par jeu ou par instinctive pudeur, qu’elle était une très hideuse personne, dont nul homme ne voudrait s’avouer serviteur ; à présent, si, vivant encore, il songeait à elle, il devait se la figurer telle qu’elle s’était mentie ; et, encore que l’on soit peu coquette, ce n’est pas un médiocre ennui que d’être laide à faire peur, avec une taie sur l’œil et une vieille dent seule et jaune en la bouche, dans le souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et pour une autre que, naïve comme elle était, elle ne découvrait pas en elle-même, la damoiselle Hughette des Perleries se sentait plus désespérée que personne qui vécût ; elle n’aurait pas manqué, ayant l’audace des enfants, de faire la quête, sans savoir quel chemin suivre, du chevalier disparu, — ardente à lui porter secours, et à le détromper du mensonge dont elle avait un cuisant remords, — si la comtesse Phanette, grandement irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre le Véridique, ne l’avait enfermée à double tour dans cette chambre haute.
Comme elle ne savait à quel parti se résoudre, il arriva une chose bien faite pour inspirer quelque surprise.
Sous une noire poussée, le vélin d’un des carreaux de la fenêtre éclata dans un déchirement, et le chef d’un ours apparut, terrible, avec des yeux de sang, les dents nues sous la babine troussée, et la langue pendante.
Mais la dolente personne ne se montra point étonnée de cette tête énorme, dodelinante dans l’élargissement du carreau crevé ; s’étant levée avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs, elle la prit toute poilue entre ses mains fluettes, la chatouilla des doigts ; vous eussiez juré de petites souris roses furetant dans des broussailles.
— Eh ! te voilà, mignon ! dit-elle ; es-tu donc léger comme les oiseaux qui volent ? ou si, pour monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des ongles aux ressauts de la pierre et aux branches du rosier grimpant ?
Elle avait à peine fini de dire, que toute la croisée se rompit en éclats sous un plus rude effort de la bête ; et dans la chambre roulèrent, après une culbute où l’on vit du noir et du rouge, deux formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une qui était un grand ours brun des Alpines, et un petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap écarlate.
Le nain fut tôt debout.
— Par la nicquenoque de saint Guodegrin ! j’ai failli me rompre les os, dit-il en rajustant son bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des clochettes ; c’eût été grand dommage si, dans la chute, ma bosse qui est fort belle m’était rentrée entre les épaules. Mais quoi ! les portes du château étant closes à cause de l’heure matinale, les moyens n’abondaient pas de venir jusqu’à vous, damoiselle ; il est fort heureux que Francolin, qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de me cramponner aux poils de son échine, tandis qu’il se hissait le long des murailles feuillues. Ah ! le joli garçon ! Tiens pour certain, mignot, que j’irai te cueillir en récompense des mûres des bois, dont tu te montres si friand, et des avelines vertes ; mais j’en briserai les coques pour que tu ne risques point de t’ébrécher les dents.
En même temps, le bouffon de Romanin caressait, derrière l’oreille, le pelage de l’ours familier, qui témoignait sa satisfaction par un va-et-vient ronronnant de sa tête baissée et par des clignements d’yeux. Car Francolin était la meilleure bête qu’on puisse trouver. Pris tout jeune aux dardières, il ne gardait point rancune aux gens de l’avoir lié de cordes ni de lui avoir traversé, d’une bisaiguë, la chair ; il s’accoutuma très vite à vivre parmi les hommes sans leur nuire, rôdant autour des cuisines, dont l’odeur lui semblait agréable, consentant à faire des cabrioles ou d’autres tours en échange de quelque bon morceau ; il avait même des câlineries remarquables pour les dames et les chambrières du château, se frottait contre elles, volontiers, relevait quelquefois, par jeu, du bout de son museau, le bas de leurs jupels où il trouvait peut-être une odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à l’égard du bouffon qu’il se montrait de douce humeur, ne le quittant guère, l’écoutant avec un air de comprendre, — et de fait, il le comprenait sans doute, — répondant en des grognements tendres. Une seule chose mettait Francolin en colère : il ne pouvait souffrir que, même en riant, quelqu’un l’appelât « Vilaine bête ! » Probablement il se croyait joli. Si, par malheur, une personne discourtoise lui jetait ces paroles, il ne se connaissait plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes de derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien endentée, dans une intention inquiétante d’étouffement et de morsure ! Mais, lui connaissant cette susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel, on se gardait bien de lui reprocher sa laideur, le cajolant au contraire de toutes sortes de jolis mots, comme : « Viens ici, mon petit œil ! ouvrez votre bec, roitelet ! » ou encore : « Ah ! qu’il est bien fait, et n’est-ce pas qu’une fille aurait plaisir à danser la gaillarde avec un si gracieux damoiseau ? » Au moyen de ces concessions, on obtenait de lui tout ce qu’on voulait. Dans les allées du verger, les garçonnets et les garcettes se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon ours, qui se retournait à demi pour lécher leurs pieds nus.
Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant le bossu :
— Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à me faire connaître ?
— Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de Pierre le Véridique, ne l’écouteriez-vous pas avec plaisir ?
— Ah ! si tu en sais, parle vite !
Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi qu’une dévote vers une image de saint, mais les baissant, non les haussant, tant Pistoletta était petit de taille.
Il ne put s’empêcher de sourire à cause de cette ferveur ; ce dont la damoiselle se montra un peu décontenancée ; car elle sentait bien, pour ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie à montrer tant de zèle à l’endroit d’un jeune homme de belle mine, une seule fois aperçu.
— Eh ! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de rougir, damoiselle ; il n’y a point de mal à éprouver de la charité pour un personnage comme est celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon amitié par son attitude altière et par son franc parler ; et je pense que je l’aime déjà à l’égal de Francolin.
L’animal ne montra point de jalousie en entendant cela, et s’il grogna, ce fut très doucement, comme un ours qui approuve.
— Eh bien ! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle.
— J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que je les ai, je les donne. Un peu avant le jour, comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller vers la ruchée où nous faisons de coutume notre premier repas, — car Francolin n’est pas moins gourmand de miel que friand de mûres ! — je vis venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme une à qui est arrivé un grand malheur. « Bon ! n’est-ce pas Mariotte ? » pensai-je.
— Mariotte ?
— La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une fort grasse fille dont ce serait médire de prétendre qu’elle ne fait point tout ce qui convient pour achalander l’auberge de son maître ; quand elle se trouve devant la porte, la chemise bien pleine et clignant de l’œil aux garçons qui passent, on s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle enseigne. Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant, lui demandai pourquoi elle avait l’air si tourmenté. « C’est, me répondit-elle, pour l’amour d’un homme tout nu ! »
— Tout nu ! répéta en rougissant Hughette des Perleries.
— Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je n’en doutai pas. Sans perdre de temps, je la priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit point, étant fort parleuse de son naturel. Mais pour ce qui est de tout vous répéter, je n’oserais : la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de rire, non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons peu réservés dans leur langage, tient maintes fois des propos dont s’offenserait une prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier elle s’échappa de l’auberge où le tavernier de Saint-Rémy la tenait enfermée par male jalousie, et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme sans chemise surpris dans la forêt, s’en vint à Romanin où on l’avait, disait-on, conduit.
— Eh ! quel besoin avait-elle de le voir ?
— Dites : « De le revoir. »
— Elle le connaissait donc ? Par quelle aventure, je te prie ?
— C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons que j’ai dites.
— Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans un peu d’impatience.
Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du tout cette Mariotte, qui avait connu Pierre le Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire.
— Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on ne permit pas à une telle pauvre fille d’entrer dans le château. Force lui fut d’attendre sur la route, espérant de voir l’Homme tout nu, au moment qu’il sortirait. Ce fut une très longue attente, jusqu’aux premières étoiles ; mais elle était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût retrouvé.
— Voilà une étrange obstination !
— Apparemment il lui avait laissé un bon souvenir.
— Achevez, dit Hughette en frappant du pied comme une petite fille en colère.
— Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le porche du château, et des hommes se ruèrent au dehors, qui portaient un autre homme sans vêtements et se débattant avec des cris.
— Ah ! les cruels !
— Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle espérait.
— Cela n’est pas possible ! Comment l’eût-elle pu reconnaître, puisqu’il avait, je m’en souviens, la tête dans un sac ?
— C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je présume, du visage seulement ; on ne saurait la blâmer si, en certaine rencontre, elle baissa les yeux, par modestie, ou pour quelque autre raison.
— Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière ! Mais que fit-elle, ayant reconnu le jeune seigneur si méchamment traité ?
— Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux pieds des tourmenteurs. Comme vous pensez, ils ne tinrent nul compte de telles prières ; et ceux-ci disant : « Il faut le mettre à mort ! » ceux-là : « Noyons-le dans le ru ; » un troisième opinant : « Que ne le jette-t-on dans le premier puits trouvé ? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa place, » ils le mirent, lié de cordes, en une carruque qui se trouvait là par fortune.
— Et l’idée ne vint point à cette folle fille de suivre la voiture ?
— L’idée lui en vint. Tant que purent courir ses jambes, et qu’un souffle lui resta, elle ne perdit point les traces des ravisseurs, si rapide que fût l’allure des chevaux de la carruque. Mais, enfin, lasse, près d’expirer, elle se laissa choir sur la route, où elle fut longtemps comme morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna vers Romanin, afin d’implorer secours, — non pour elle, la pauvre ! — et me conta son histoire en pleurant ; ne sachant rien, sinon que l’Homme tout nu est en très grand péril et qu’on l’a emporté sur la route de Saint-Gorgon.
— Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria Hughette des Perleries, moi qui le sauverai ! Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois arrivée en sa présence ; plus d’une damoiselle commença et acheva la quête d’un chevalier qui n’était point digne d’un tel soin autant qu’est celui-là. Ce n’est point, ajouta-t-elle, une pâle rougeur à la joue, que je me sente quelque tendresse pour Pierre le Véridique...
— Oh ! que non ! dit Pistoletta, pendant que l’ours, dodelinant de la tête et retroussant la babine, avait comme un air de rire.
— Mais je porte un cœur enclin à la justice ; je ne saurais endurer la pensée qu’on a causé dommage à un loyal seigneur pour la seule faute, qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à son serment.
— A la bonne heure ! Quant à ce qui est de se mettre en quête, je n’y contredis point ; et, si vous l’avez pour agréable, nous vous accompagnerons, Francolin et moi ; il y a longtemps que nous avons formé le dessein de voir du pays. Pour les trop connaître, les gens de ce domaine ne me donnent plus à rire ; je suis curieux de renouveler ma gaieté à d’autres sots et à d’autres sottises. Hâtons-nous donc de déloger, avant que soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais, ajouta le bouffon d’un air qui cachait mal quelque malice, vous semble-t-il séant de courir les aventures en cette robe de samit broché, qui vous ferait tôt connaître pour une fille de haut rang ?
— Ah ! dit Hughette en un soupir, il me faudrait un habit de servant d’armes ou un habit de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant point ?
— Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le demande à Francolin.
Et, se tournant vers l’ours :
— N’entends-tu pas, mignot ? ne saurais-tu trouver quelque costume de jeune garçon pour la damoiselle Hughette ?
Assurément une telle demande eût été pour surprendre et pour inquiéter bien des gens. Le bon animal ne s’en montra aucunement troublé ; il alla vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant sur l’appui de la croisée, baissa sa tête en dehors, tira d’entre les branches du rosier une corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours se fut retourné, un costume de cuir et de drap, fort galant, avec des estiviaux et un frontal orné d’une aile de faisan.
— J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de rire, que Francolin nous mettrait hors d’embarras. Eh ! eh ! c’est, me paraît-il, un habit de page de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien s’accommoder.
— Ah ! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un merci. Mais qui t’avait fait penser à cela ?
— J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours, qu’ayant le cœur enclin à la justice, vous ne laisseriez point sans secours un loyal seigneur à qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous vite ; il me semble que j’entends déjà dans les chambres voisines des pas de dames éveillées.
En emportant les hardes, Hughette des Perleries avait disparu dans une cellule ouverte à côté du grand lit ; elle ne tarda pas à revenir, serrée dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa sveltesse, coiffée du frontal où tremblait une aile rouge et dorée ; quiconque l’eût vue, si gracieuse en cet habit, aurait de grand cœur regretté qu’un tel joli garçon ne fût pas une fille. A vrai dire, elle se sentait confuse, le plus qu’il est possible, serrant les genoux, n’osant poser le pied, les mains çà et là avec un air de chercher la jupe. Le cœur lui revenait à la pensée de la belle entreprise où l’engageait son amour de la justice.
— A cette heure, dit le bouffon, ne perdons plus le temps.
Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle était close.
— Hélas ! dit la damoiselle, j’avais oublié que ma marraine hier soir m’enferma dans cette chambre, à double tour.
— Hum ! ceci n’est point pour avancer les choses. Car vous faire sortir par où nous sommes entrés, il n’y faut point songer.
— Quoi ! ne pourrai-je donc point m’échapper ? dit Hughette presque pleurante.
— Ne vous désolez point, damoiselle ; rien n’est désespéré, puisque Francolin est là.
Puis, s’adressant à l’ours :
— N’entends-tu point, mon mignot ? ne saurait-on, sans clé, ouvrir cette fâcheuse porte ?
La bête s’approcha, leva le museau, regarda la grosse serrure, la prit entre ses mâchoires, délicatement, et la retira de la boiserie craquante, avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche une noisette du buisson.
— Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle, Francolin n’est-il pas aussi bon serrurier qu’il s’est montré habile tailleur ?
La porte poussée, ils suivirent le long couloir où les tapisseries content aux yeux les aventures du chevalier Perséus, par qui fut sauvée d’une tarasque à la gueule enflammée, la princesse Andromède, fille du roi des îles d’Avallon ; descendirent l’escalier, qui geignait sous les pas de l’ours, sans rencontrer personne ; traversèrent la salle des gardes, où les pertuisaniers de fer et d’acier, pareils à des armures couchées, s’étiraient avec des bâillements ; se firent par le portier à demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte du grand porche et baisser le petit pont ; se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée de brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent.
— Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours et ce jeune page de chasse ?
— Ah ! ah ! tu es toujours là, Mariotte ? Nous allons faire la quête de l’Homme tout nu, qui doit avoir bien froid par ce brouillard matinal.
Mariotte joignit les mains.
— Laisse-moi te suivre, je t’en prie !
— Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la faut demander ; mon jeune compagnon est le chef de l’entreprise.
— Sire ! s’écria Mariotte, parlant au page de chasse, ne me défendez pas de partir avec vous !
Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir, n’était point sans éprouver quelque instinctive défiance à l’égard de cette fille servante, qui avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête dans un sac. Mais, la voyant si triste, avec des yeux tout rouges d’avoir pleuré, la damoiselle, attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui leur était commune :
— Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre plaisir.
C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous les brumes éparses où cliquetaient les cris des alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de Mariotte en jupon rouge, commença, en compagnie du bouffon Pistoletta et de Francolin le bon ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par les uns Pierre le Véridique et par d’autres l’Homme tout nu.