CHAPITRE VI
LE PUITS QUI PARLE

Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à un dais de fête, entre les murs tendus de clair soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la cour abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable Bénignus Spagnuolo s’avança vers le Puits du Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon favori et suivi de cent camaldules qui processionnaient par rang de quatre, les mains en croix sur le froc, et dodelinant du chef sous le tremblement de leurs capuches pointues.

Voyant ces beaux religieux, en qui habitait l’Esprit Saint, — et, de vrai, il n’aurait pu trouver un plus digne logement, — les bourgeois, les gens de métier, les colons, hommes, femmes, enfants, venus en foule des villes et des campagnes, churent sur les genoux, si vite et d’un si parfait ensemble, que volontiers vous auriez pensé qu’une invisible faux leur avait, d’un seul coup, fauché toutes les jambes ; et marchant à petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons, ils se hâtaient vers les saints personnages, disant des patenôtres, se frappant la poitrine en manière de pénitence, baisant ou touchant au passage le bas de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient saisir l’étoffe se devaient satisfaire d’en humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable au nez ; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle était de moine et non de rose.

L’abbé s’arrêta, — avec les cent camaldules, — quand il fut arrivé non loin du Puits ; et, le capuchon tombé, il aurait tout à fait ressemblé, avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit aux vitraux des chapelles, s’il n’avait montré une trogne étrangement grumelée et rubéfiée, peu séante à un ecclésiastique ; les fidèles agenouillés pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait dû dire beaucoup de messes, sans rien laisser au fond du calice ; en quoi ils ne se trompaient point, car aucun religieux ne mettait plus de conscience que lui dans l’accomplissement des devoirs sacrés ; il se fût fait scrupule de ne pas boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice, surtout quand c’était du saint-pourçain ou du clairet d’Auxerre.

Se piétant, il leva les bras, et seul debout parmi toute la multitude :

— Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le Malin a toujours rôdé autour des âmes, leur tenant de faux discours pour les séduire et les abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait voir aussi rusé ni aussi acharné contre le salut des hommes que dans les jours où nous vivons ; de sorte que les meilleurs ont peine à lui résister, et s’abandonnent à de mauvaises pensées ou à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer. Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit à l’Abbaye, en échange de nos prières, le douzième pain de chaque fournée, six setiers de son seigle, cent soixante et un setiers de son avoine, huit chapons de sa basse-cour, et dix-sept colombes de son colombier, ne nous donne qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres, deux ou trois gelines pas plus grasses qu’un os rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et la moitié d’un pain sur cent ! Si les choses vont longtemps de cette façon, les religieux, qui sont les vrais exemplaires de toute vertu et de toute piété, iront mendier sur les routes comme les sabouleux et les cagoux, et crieront de male faim ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui sera une grande honte pour la chrétienté ! Et tout le mal vient du démon de l’hérésie qui infeste déplorablement les âmes.

Les vassaux du domaine abbatial courbaient le front sous ces justes remontrances ; plus d’un qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté, en effet, que deux ou trois poules sans chair, se sentait une chaleur lui venir aux jambes, comme si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait commencé de le brûler, par le bas.

— Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable abbé, le Seigneur a permis que vous fussiez avertis de vos fautes, avant qu’elles soient irrémissibles. A certains jours bénits, une voix qui est du ciel, bien qu’elle s’élève des entrailles de la terre, recommande aux hommes l’obéissance aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement de payer, sans fraude ni retard, à l’abbaye de Saint-Gorgon, les redevances qui lui sont dues.

Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le Puits du Miracle, et, sous la religion du prochain prodige, les assistants courbaient la tête et le dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont recevoir des coups de bâton.

— Parle, ô voix divine ! s’écria l’abbé, secoué d’une fureur sacrée. Conseille ces pitoyables pécheurs ! Parle ! au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train du monde et du misérable état où, par le relâchement de la foi, languissent les serviteurs de Dieu ?

Alors, une voix qui montait des profondeurs :

— Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les moines, des traîtres, des menteurs et de lâches assassins !

Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant du puits comme d’un énorme porte-voix.

Vous pensez que de pareils dires, si différents de ceux qui étaient attendus, ne furent pas sans épouvanter étrangement les dévotieuses personnes qui se trouvaient là. Comme un jeune bois taillis sous un coup de rafale, toutes les têtes, bouches bées, se renversèrent dans un pêle-mêle de bras levés ; les camaldules eux-mêmes, opinant que le diable fût dans le puits, n’hésitèrent pas à prendre la fuite ; mais le pied de ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là, — tant leur hâte fut grande, — ils tombèrent les uns sur les autres, les nez s’écrasant aux râbles ; il y eut par terre un tas bien grouillant de moines. Pour ce qui est du vénérable Bénignus Spagnuolo, il ne put garder, quoique resté debout, la contenance qui sied à un homme d’Église en face des plus grands périls ; on l’eût dit pris de fièvre, tant il tremblait de ses membres ; il montrait une face blême comme un qui est trépassé depuis deux jours ; même sa trogne eût pâli, si une telle chose eût été possible. De vrai, se souvenant de la vision qu’il avait eue, il se persuadait que ceci était un nouveau tour de Luciabel ; sans doute tous les démons de l’enfer allaient sortir du puits, comme du goulot d’une bouteille sort la mousse d’un vin.

Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et furieuse :

— Oui, je vous le dis, des menteurs et des assassins. Qu’avez-vous fait de la mère ? Elle hurle comme une louve à l’attache dans le silence des nuits ; et votre sommeil sans remords est si lourd, ô viles bêtes repues, que même ce cri ne vous éveille pas. Qu’avez-vous fait du père ? depuis dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les racines des arbres, n’ayant pour compagnon qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins d’aise, vermeils, vous vous réjouissez, semblables à des turlupins jouant aux dés et se saoulant sur des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent. Mais voici que votre forfait sera dévoilé, comme apparaît la lèpre d’un ladre à qui l’on déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment, ne peux mentir, je parle du fond du puits et dis la vérité !

Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial croyaient que la voûte du firmament allait s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux s’entr’ouvrir la terre ; car il n’était pas possible que saint Gorgon endurât de tels outrages à ses dignes serviteurs, sans manifester sa colère par quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu ne point savoir son « pater » pour ne point le dire en se signant vingt fois plutôt qu’une. Mais, au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un homme de sens, peu à peu reprenait courage ; « cette voix, pensait-il, est d’un homme, non d’un diable » ; quelque facétieux hérétique avait dû se cacher dans le puits pour nuire aux bons camaldules ; ce qu’il y avait à faire de plus opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes les dalles de la margelle ; vu que les plus résolus bavards, quand ils ont la tête et les reins rompus, cessent tôt de discourir.

— Mes frères ! cria l’abbé du ton dont un chef militaire harangue son armée, que ce soit Satan ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame, vous ne laisserez point sans châtiment une si grande offense. Sus au puits ! descellez les pierres ! comblez le trou d’où sort la voix maudite !

Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en tumulte, les religieux, les bourgeois, les gens de métier, les colons — car la peur aisément se mue en rage — et certainement, pour prix de ses franches paroles, le diseur de vérité allait être rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous les pavés d’un piège.

Mais, soudain, comme ils secouaient déjà les pierres, un homme saignant des bras, des mains, des jambes, — pour s’être hissé le long des murailles, — surgit hors du puits dans une grande clameur, et, debout, les pieds sur la margelle, nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique regardait la foule d’un tel air qu’elle recula comme devant l’apparition d’un archange.

— Bêtes brutes ! cria-t-il parlant au peuple, êtes-vous donc des chiens que des renards instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux qui vous abusent, navrerez-vous celui qui ne saurait tromper ? Ce que sont ces hommes, je vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre misère qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils sont forts, et votre maigreur les engraisse. Pour qui moissonnez-vous, paysans ? Pour qui commercez-vous, bourgeois ? Pour qui travaillez-vous, artisans ? Pour eux, non pour vous. Que possédez-vous qui ne leur appartienne ? Votre pain, ils le volent ; votre argent, ils le mendient ; vos filles et vos femmes, ils les caressent ; vous baisez sur vos grabats le rebut de leurs cellules ! Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant guère, afin qu’ils se prélassent dans leur fainéantise, repus comme des porcs sacrés à qui l’on porte des offrandes ! Pour ce qui est de leurs oraisons, croyez que si Dieu les entend, il les méprise, ces menteuses aux mains salies de lucre, aux bouches graisseuses de victuailles ; et mieux vaudrait pour vous d’être recommandés à la divine justice par des hyènes qui l’imploreraient en joignant leurs griffes, avec des gueules puantes encore de viandes mâchées !

Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère de Bénignus Spagnuolo, c’était bien cet impudent discours.

— Point de quartier ! hurla-t-il, la sainte abbaye ne saurait être lavée de ce sacrilège que par tout le sang du réprouvé !

Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu, malgré une belle résistance, était saisi, foulé aux pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui s’acharnerait un peuple de vautours ; et il songeait, en proie à cette foule, que les gens sont peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent point.

Mais, parmi tout le tumulte :

— Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous bien de lui faire du mal.

Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon, la face fraîche comme une rose sous la cuculle de lin ; comme nul n’ignorait à quel point, pour sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de l’abbé, les plus enragés tourmenteurs interrompirent leur besogne, demandant : « Quoi ? » de l’œil et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire.

— Achevez ! s’écria Bénignus Spagnuolo, de qui la fureur ne s’était point calmée.

Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart :

— Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou soit épargné.

— Eh ! pourquoi, je te prie ? interrogea l’abbé, s’adoucissant un peu. N’as-tu pas entendu ?...

— J’entendis, certes, mais entendre n’empêche pas de voir.

— Eh bien ! tu vis un homme tout nu !

— Justement ! dit le moinillon en éclatant de rire, et vous conviendrez, je pense, qu’on ne saurait rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau l’est en tout point. Ce n’est pas un moine, non, fût-il abbé, qui aurait la peau si blanche.

— Que peut faire cela ?

— Ah ! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr que, si on le maltraite, je vous en garderai une longue rancune ; même il se pourrait bien que j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins d’Avignon, dont le prieur, bien souvent, me pria d’une visite.

Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi troubler grandement le vénérable Bénignus Spagnuolo, car, baissant la tête et d’un air gracieux :

— Non, non, n’y va pas ! dit-il, je ferai à ton gré, bien qu’il m’en coûte fort.

Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il avait réfléchi ; qu’une inspiration de l’Esprit Saint était descendue en lui ; que Dieu ne voulait pas la mort du pire pécheur, que le mieux était de laisser aller ce malheureux ; abandonnant au ciel, qui nous juge tous, le soin de châtier tant d’arrogance. En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu fut debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction d’échapper à un tel péril, et, craignant que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se disposait à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui vint — ce fut une fâcheuse idée — de remercier le joli moine auquel il devait son salut.

— Beau fils, dit-il...

Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les yeux, gonflant les narines à la façon d’un gourmand qui hume une caille grasse, cuite à point sur un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait même dans l’ombre : « Il y a une rose ici », l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une femme sous la cuculle du moinillon.

— Beau fils ? reprit-il, non pas, mais, plutôt, belle...

Il s’interrompit encore, songeant que c’en était fait de lui s’il irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon par une imprudente franchise. Mais il se souvint du serment juré devant les dames !

— Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un éclat de rire, et je ne voudrais pas d’autre enfant de chœur pour dire la messe d’amour !

L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que toute sa trogne lui avait coulé sur la face ! A la vérité le cas était grave ; la présence dénoncée, en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien dodue de la gorge et des reins, avait de quoi nuire à la belle renommée des camaldules et de leur digne prieur ; déjà des curieux s’approchaient, observant le joli moinillon, qui, fort troublé, tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait sous le froc ses pieds nus, trop petits.

— Mes frères ! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant à son troupeau de moines, point de grâce pour le blasphémateur qui s’obstine en ses mensonges ! Emportez-le dans la salle du chapitre afin qu’il soit jugé et condamné selon l’énormité de ses crimes !

Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre le Véridique, à travers la foule, fut enlevé vers le cloître par les obéissants camaldules ; et, derrière eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous pas que l’abbé fit preuve en cette occasion d’une très grande sagesse ? Il arrive souvent que les coupables, dans l’intention de se justifier, ou par inspiration diabolique, disent des paroles qui ne sauraient être entendues de tous sans scandale ; au surplus, le vénérable Bénignus Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de haute et basse justice, n’avait que faire d’être aidé par des vilains pour venger l’honneur de la communauté ; il se trouvait dans l’abbaye une chambre de torture qui laissait peu de chose à désirer ; et, pour ce qui était des bourreaux, on n’en chômerait point.