CHAPITRE VII
CE QUI TOMBE DE L’ARBRE

Comme l’ombre montait, noircissant les plaines, grimpant aux arbres, se hissant, là-bas, vers les monts dont les cimes luisaient encore blanches de neige sur une bande d’azur, ceux qui faisaient la quête du chevalier disparu, arrivèrent en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils étaient grandement las des jambes, et, dans leurs cœurs, fort découragés, pour avoir pèleriné depuis le matin, sans prendre aucun repos et sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant espoir. Seul, Francolin, qui, au temps de sa libre jeunesse, avait fait de bien autres courses sur les pentes roides des vals et les pierrailles des torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos encore, marchant devant les autres en une régulière ondulation de sa fourrure qui lui glissait, eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni retard, la lourdeur douce de ses plantes. Mais Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas qu’il faisait ; il ne savait qui pesait le plus, de la bosse qu’il portait par derrière ou de la bosse qu’il portait par devant, les jugeant toutes deux singulièrement incommodes. Mariotte se sentait les membres rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier de Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en bois de cornouiller ; pour ce qui était de la damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en son habit d’homme, toute fluette, par petits sauts, vous eussiez cru voir un roseau déraciné, cassé en deux, que le vent pousse et qui va choir.

Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel chemin suivre ; même connaissant la bonne voie, ils n’auraient pu s’y engager, étant tous, hormis l’ours, à bout de forces.

— Hélas ! dit Hughette, je ne saurais me soutenir davantage ; si je ne m’assieds, je mourrai de lassitude.

— Ouf ! geignit Pistoletta en tombant sur le bon Francolin qui complaisamment s’était couché et dont le pelage fut une très molle couche où son maître, à peine étendu, ronfla.

Mariotte, comme une qui n’est point habituée aux lits de plume, s’accommoda vite d’une fosse pleine d’herbes et de pierres ; seulement, elle tira de son corsage quelque chose de blanc, qui avait l’air d’un linge plié, et s’en fit sous la joue un carreau qu’elle baisa deux ou trois fois avant de clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de ses lèvres ?

Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied d’un peuplier très haut qui s’érigeait dans l’ombre, ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée, à cause aussi de la peur qu’elle avait. Pour une personne qui jamais ne sortit, sinon bien accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se coucha jamais sans avoir regardé sous son lit, c’était une chose terrible de se trouver seule de la sorte, — eh ! oui, seule, les dormeurs sont absents, — dans ce lieu vaste couvert de ténèbres. Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa gauche, n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses murs où ne luisait aucune fenêtre et qui semblaient de la nuit plus épaisse ; il sortait de cet amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante, qui menaçait ; si les mauvais enchanteurs dont parlent les Chansons existaient en effet, c’était dans de telles demeures, méchantes comme eux, qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté, des bouquets d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la plaine, remuant sous le vent des murmures que déchirait le cri de quelque orfraie ; certes des bêtes cruelles, lynx, loups, des léopards aussi, rôdaient à travers les basses branches, rampaient vers les lisières ; des yeux horribles, en un grincement de dents affamées, allaient s’allumer peut-être hors de ces ombres, là-bas ! Tout à coup Hughette faillit pâmer dans un frisson : elle avait vu, sous un rayon de lune, des formes, non d’animaux, mais d’hommes, débusquer du plus proche hallier, avec une lueur dure au front, et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut appeler, réveiller ses compagnons ; elle n’avait pas de voix, n’ayant pas de souffle. Puis, elle se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus rien. Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des gens des troncs d’arbres, courbés par la brise et mouvant, comme des bras, leurs branches. Elle ne songea plus qu’à ce beau seigneur en péril, dont elle faisait la quête. Ah ! qu’était-il advenu de lui ? le rejoindrait-elle avant qu’on l’eût mis à mal ? Sans doute, jeune comme elle était, elle avait bien peu de force, et si elle avait voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs, c’eût été le combat d’une alouette contre une bande de gerfauts : n’importe, pour défendre Pierre le Véridique, elle se connaissait capable des plus hasardeuses bravoures ; et, s’imaginant qu’il était là devant elle, en proie à de méchants ennemis, elle tendait ses frêles petits bras, qu’elle jugeait terribles...

Elle eut peine à retenir un cri ! Sur sa main tendue elle avait senti comme une large goutte, de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par instinct le bras et baissant la tête vers la place mouillée, elle vit sur sa peau une obscure rondeur qui fluait en un filet mince. Une autre goutte lui tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle coula ; une autre, épaisse et tiède, sur les lèvres ! et les gouttes ne cessèrent plus de choir, pareilles à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre l’arbre, ne sachant quelles étaient sur elle, autour d’elle, ces mystérieuses larmes ; mais, sous un rayon de lune glissé d’entre les nuages :

— Douce mère de Dieu ! c’est du sang ! s’écria-t-elle.

Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent, accoururent ; la fille et le bouffon demandant : « Qu’arrive-t-il ? Pourquoi clamez-vous, beau sire ? » et l’ours en des grognements le demandant aussi.

Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à reculons, avec l’air d’une folle qui a peur, ne sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait dans la lueur nocturne !

C’était un pendu balancé par le vent ; à côté de lui, perché sur une branche, un corbeau attendait.

— L’Homme tout nu ! gémit la Mariotte. Aïe ! le pauvre, si joli, qui le brancha de la sorte ?

La damoiselle des Perleries, entendant cela, se laissa choir sur le sol, pâmée, en un soupir d’oiseau.

Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière, écarquillait les yeux vers la pointe lumineuse de l’arbre.

— Par le pied-bot du Malin ! c’est Pierre le Véridique, en effet.

— Hi ! hi ! penses-tu qu’il est mort ? demanda Mariotte.

— Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne grouille guère ; il se peut qu’il vive encore, étant pendu non par le col, mais par les aisselles au moyen d’une bonne corde nouée en haut de l’arbre.

— Est-il donc des gens assez méchants pour faire du mal à un homme aussi bien fait ! Ah ! Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent.

— C’est que la corde tendue par le poids du corps lui déchire la peau. Le signe est bon, les trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous le sauverons.

— Sauve-le, mignot de mon cœur !

Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau tiré de sa ceinture, courut au peuplier, les bras ouverts ; Mariotte comprit qu’il voulait grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais s’il convient à un bouffon, de qui c’est le métier de prêter à rire, d’avoir une bosse sur l’estomac, une telle rondeur, quand elle n’est point médiocre, peut causer de la gêne en plus d’une rencontre. Cette fois, Pistoletta eut bien de quoi se repentir que la nature l’eût fait semblable au poète Œsopus ; vu que, par l’empêchement de sa bosse, il ne put embrasser le tronc.

— Donne-moi le couteau ! dit la Mariotte. Ce que tu ne saurais faire, je le ferai, si Dieu m’aide. Maintes fois, étant garcette, je me hissai à travers les branches pour dénicher des oiseaux qui ne valaient pas celui-ci.

Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant, d’une fort agréable façon, elle ne laissa point d’accoler l’arbre ; d’abord, elle s’éleva sans trop de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée ; hélas ! après deux ou trois efforts, elle retomba glissante, et, jugeant qu’elle n’atteindrait jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se mit à pleurer, les poings sur les yeux, comme une désespérée.

— Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre, dit Pistoletta, ou une hache pour l’abattre.

— Eh ! nous n’avons ici pas plus de hache que d’échelle.

— Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec des tours carrées. C’est, je pense, l’abbaye de Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes moines ; ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un pécheur qui s’en va mourir sans s’être avec Dieu réconcilié.

— Hâtons-nous donc ! dit-elle.

Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une voix, qui descendait de l’arbre, parla languissamment :

— Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous d’implorer les camaldules de Saint-Gorgon, car c’est par eux que je fus condamné, pour n’avoir point menti, à rester branché dans cet arbre jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La voix s’éteignit comme celle d’un homme qui retombe en défaillance.

Tandis que Mariotte se remettait à pleurer, Pistoletta, secoué de colère, frappa du pied, non sans quelque juron.

— Quoi ! faudra-t-il laisser périr ce jeune seigneur si fidèle à son serment ?

En effet, tout espoir semblait perdu ; il était bien probable que si l’Homme tout nu disait la vérité désormais, ce serait dans l’autre monde.

Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors, grogna doucement, comme un ours qui voudrait qu’on fît attention à lui.

— Quoi donc, mon fils ? demanda le bouffon.

L’animal dodelina de la tête, pour répondre « tu vas voir », s’approcha du peuplier, se dressa sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans l’écorce, commença de grimper aussi facilement qu’une coccinelle à un fétu. « Va, va, joli damoisel ! je te baiserai le museau si tu débranches l’Homme tout nu, » disait Mariotte, tapant des mains ; et Pistoletta disait : « Ah ! les bonnes noisettes que croquera Francolin s’il tire de péril Pierre le Véridique ! » Mais l’excellent ours n’avait pas besoin de tels encouragements, étant une bête désintéressée, qui faisait le bien pour le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime de l’arbre, qui plia sous le poids, il eut tôt achevé, la tête entre les branches, de couper avec ses dents la corde. « Aïe ! le beau seigneur se rompra quelque membre, en tombant de si haut ! » pensait Mariotte, qui eût été fort marrie apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas été sauvé tout entier. Francolin réussit avec beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir ! A peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé, commençait-il de glisser entre les feuillages, que l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct, se cramponna, des doigts, aux rudes poils ; et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent pas d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses feuilles sous la lune, comme se réjouissant de ne plus être une potence. Une noirceur tacha le ciel, c’était le corbeau, s’envolant.

Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût pas manqué de se jeter sur le sire de Pierrefeu qui gisait, les yeux clos, et de le bien baiser en signe de satisfaction ; même, qu’il fût tout nu, ne lui aurait pas semblé un empêchement aux caresses ; mais la damoiselle des Perleries, ayant peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie entre le seigneur et la fille servante ; elle n’aurait pas fait plus adroitement si elle avait eu le dessein de les séparer. Imaginez pourtant qu’elle ne songeait point à cela ! Tout entière, elle était occupée par le contentement de voir détaché de l’arbre celui dont elle faisait la quête. Quand Pistoletta l’eut assurée, ayant tâté le corps, que Pierre le Véridique n’était point dangereusement navré, elle eut, avec de petits sanglots, de petits rires fous qui montraient bien à quel point elle était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi qu’elle avait promis ; Francolin paraissait prendre beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant conscience de les avoir bien méritées.