CHAPITRE VIII
BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS

A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être assez inquiet encore. Loin de toute habitation, sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette solitude, d’un blessé qui ne sortait point de syncope et qui, même reprenant pensée, serait trop faible pour marcher un seul pas ? De le porter, — l’eussent-ils pu, eux fatigués, — jusqu’au château de Romanin, il ne pouvait être question ; vu que les seigneurs et les dames, courroucés contre le Véridique, n’eussent point failli à le maltraiter cruellement. De sorte que le bouffon, pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre ; avec de petits coups sur sa bosse comme s’il en eût voulu faire sortir quelque ingénieuse idée :

— Eh ! eh ! nous sommes en une terrible malencontre, disait-il, et je ne sais point qui nous en tirera.

— Par la Mort-Satan, ce sera moi ! clama une voix rauque dans un grincement de ferrailles, tandis que, se dressant du fossé où sommeilla Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de bronze et de qui les cottes de mailles reluisaient sous la lune comme des peaux de couleuvres.

Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils portaient des frocs de moines, que soulevait le vent.

Qui fut bien effrayée ? la damoiselle Hughette des Perleries ; certainement, c’étaient là des turlupins qui les guettaient depuis longtemps peut-être ; elle se souvenait des formes vagues avec une lueur de métal au front, qu’elle avait cru voir naguère à la lisière du bois ; et elle n’aurait pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette tendresse, victorieuse de la crainte, qui fait qu’une oiselle, voletante sur les branches, n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche.

Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que peu de surprise.

— Bon ! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée qui sort de dessous terre ?

— Pour t’accoler, la fille !

— Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal aussi ?

— Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait ? dit Ogier en un grand rire ; car, enfin, la Mariotte a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien oublier quelques-uns.

— Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces frocs sur le dos ? Êtes-vous donc entrés dans quelque cloître pour y faire pénitence ?

— Non point, répondit Crokesos ; seulement, depuis que le viguier d’Avignon fait vaguer de nuit et de jour, à travers monts et plaines, des hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons volontiers en religieux, afin d’imposer le respect à ces incommodes gens d’armes.

— Voilà qui est bien imaginé.

— Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin, dit Crokesos, je ne manque jamais de leur donner ma bénédiction.

— Moi de même, dit Musehault.

— Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au chaton de ma bague la dent de Saint-Gorgon, une sainte relique, que je pris à la mâchoire d’un loup.

— C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs, approuva Ogier-Pompée. Mais, si vous rencontrez un seul archer, quelle conduite tenez-vous, bons compagnons ?

Crokesos répondit :

— D’un coup de poing je lui romps la tête, avec tant de grâce que jamais je ne l’ouïs se plaindre.

Et Pincedès :

— Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant l’oreille de l’autre, en manière de plaisanterie.

Et Musehault :

— Je le saigne d’une entaille au cou, puis, tandis qu’il voit couler son sang, je l’amuse d’un petit air de flûte.

— Vous êtes dignes de m’avoir pour chef ! s’écria glorieusement Ogier-Pompée. Mais toi, Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que fais-tu ?

— Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable sourire.

Pensez que la demoiselle des Perleries fut épouvantée d’entendre une telle parole. Elle se demandait, non sans frissonner, si ces monstres n’auraient point envie de manger l’Homme tout nu ; d’autant que là, couché sur les herbes, il était si blanc de peau et si délicatement gras.

Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée :

— Sire, nous perdons temps. Est-il véritable que vous vouliez nous venir en aide ?

— Que ce fût notre intention d’abord, je ne l’oserais dire ; peu de gens ont été autant que vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce que, blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune gentilhomme que votre ours débranchait, disposez de moi pour son service ; si je n’étais au monde, il n’y aurait point de paladin aussi valeureux qu’il est, et il me plaît d’être généreux envers qui m’égale.

— La courtoisie est ton seul défaut ! grogna Cabot-Chacal.

— Elle est ma plus haute gloire ! C’est elle qui me rend digne d’avoir été accolé chevalier, en rêve, par le divin preux Roland.

— Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit le bouffon. Connaissez-vous quelque retraite sûre où transporter le blessé et lui donner des soins ?

— Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier à Musehault. Il s’entend en médecine comme les plus savants mires, et, de se promener dans les bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux, il a retenu l’art de connaître les herbes qui guérissent de tout mal. Musehault, mon fils, qu’augures-tu de l’homme ici couché ?

— Par saint Côme et saint Damien, qui sont les patrons de la médecine, il n’a point tant de mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu, il reste encore étourdi ; dès qu’on lui aura fait boire cinq ou six tasses de bon vin épicé...

— Oh ! la belle ordonnance qui ne déplairait pas à un homme sain.

— Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous l’Homme tout nu ?

— Dans l’illustre lieu où je fais mon séjour ! répondit Ogier-Pompée avec un geste seigneurial. Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis dorme dans les fossés, sous un plafond d’étoiles ? Il est vrai que mon habitacle n’est point bâti de marbres rares ni de bois précieux ; car c’est, dans un val des Alpines, une souterraine caverne ; mais elle a ceci d’admirable que nul curieux n’en connaît le chemin, et, à bien prendre les choses, c’est un palais, puisque j’y loge.

— A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici, ce palais... souterrain ?

— En moins d’une heure nous y serons arrivés.

— Hâtons-nous donc, je vous supplie.

— Oh ! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle Hughette des Perleries, à qui les Mauvais-Garçons ne déplaisaient point trop depuis qu’ils montraient de bonnes intentions à l’égard de Pierre le Véridique. Et surtout, ne lui faites point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la tête lasse où les yeux s’ouvrirent, puis, languissants, se fermèrent, pencha vers l’épaule, en un soupir.

Mais comme on allait se mettre en route :

— J’opine, dit Musehault, non sans la gravité séante à un docte personnage, qu’il serait bon de vêtir ce jeune seigneur, vu que la fraîcheur de la nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son sérieux, une prude personne comme est la Mariotte, n’accepterait pas de voyager avec un damoisel aussi peu habillé.

Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante ! Mais qui eût été là eût vu la demoiselle des Perleries rougir étrangement. Quoi ! n’avait-elle point pris garde, jusqu’à ce moment, que le chevalier fût sans habits ? Si fait ; seulement, à cause de son innocence, elle n’y avait trouvé aucun mal ; elle était ingénue à tel point, que sa pudeur, pour être alarmée, avait besoin d’être avertie.

— Ce vous est une belle occasion, s’écria la Mariotte, toujours riant, de restituer à ce noble homme les hardes que vous lui dérobâtes. Rends-lui ses chausses, Musehault !

— Eh ! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu de Dieu, jouant avec Pincedès.

— Rendez-lui sa cotte, Crokesos !

— Je la donnai à une devineresse d’Égypte pour savoir, en échange, ma bonne aventure, qui fut que je serai pendu : une si facile prophétie ne valait pas un si bel habit.

— Rends-lui ses estiviaux, Pincedès !

— Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant mués, le gauche, en un cuissot de chevreuil à la sauce cameline ; le droit, en une gelinotte cuite au four et farcie d’olives.

— Rends-lui son surcot, Ogier !

— Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy en quatre rasades d’un clairet parfumé d’hysope ! Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont nous te fîmes don ?

Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée.

— Bon ! qui pourrait dire ce que j’en fis ? Peut-être un épouvantail à chasser les oiseaux du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une chemise de jouvenceau ?

— Oh ! que non, tu n’aurais garde. Mais qu’est-ce donc qui te sort du corsage, avec l’air d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans ta gorge ?

Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont un bout dépassait, et déploya toute une chemise, bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui peuvent avoir occasion de se dévêtir dans la chambre des dames ; peut-être c’était cette blancheur dont Mariotte naguère, non sans l’avoir baisée, se fit un oreiller. Pensez que la bonne fille fut grandement penaude d’être ainsi trouvée menteuse ! Quant à la damoiselle Hughette, encore qu’elle ne comprît point ni comment ni pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait se trouver dans le corsage de Mariotte, elle en éprouva quelque dépit et se repentit fort d’avoir conduit cette fille servante à la quête du chevalier.

Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu, on se mit en marche silencieusement, sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée. Le cortège n’eût pas manqué d’étonner quelqu’un qui aurait passé sur la route. On n’est pas accoutumé de voir une troupe formée d’un ours qui va devant, de cinq moines autour d’un endormi qui semble un cadavre, et d’un petit bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter ses clochettes entre une grosse fille à la noire tignasse et un jeune page de chasse, mince comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci, ne s’avisait de pèleriner à cette heure par ce chemin. Il y avait sur toute la campagne une grande paix qui sommeille. Seulement, dans un buisson, un rossignol se mit à chanter, si joliment qu’on eût dit une cascatelle de perles, s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui répondit, non de bête ailée, mais d’une flûte où Musehault ramageait pour charmer les ennuis du voyage, et le rossignol, de branche en branche, sautillant et voletant, mariait sa musique à l’autre chanson, croyant suivre une oiselle.