CHAPITRE IX
FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE

La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore — car il se pouvait que Pierre le Véridique fût plus malade qu’on ne disait — ne laissait pas de se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu qui, par une heureuse aventure, serait bientôt en sûreté. Elle se voyait, — inconnue de tous grâce à son habit de garçon, — donnant des soins au convalescent, le veillant quand il sommeillerait, l’aidant de la main ou de l’épaule offerte quand il ferait ses premiers pas sur les pentes du val sauvage. Qui sait s’il ne se prendrait pas d’amitié pour un compagnon aussi dévoué et aussi assidu ? A cette idée que Pierre le Véridique concevrait de l’amitié pour elle, Hughette se sentait le cœur doucement remué ; et, la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis yeux mouillés comme des étoiles dans l’eau.

Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât mot à cause de la faiblesse où il s’abandonnait, il ne laissait pas de songer, la bouche et les yeux clos ; il avait fort bien ouï qu’on le portait dans un lieu où n’auraient garde de le chercher les seigneurs irrités et les barbares moines ; il s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée, sa peau, à laquelle il tenait fort comme il est naturel à tout homme.

Les choses allant ainsi, le cortège continuant de marcher vers la proche retraite :

— Par le diable au prône ! gronda Ogier-Pompée.

— Hein ? qu’est-ce ? quoi ? qu’arrive-t-il ? dirent les autres en tumulte.

Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler, le rossignol s’envola.

— Il arrive que vous êtes sourds comme des pots de bronze, si vous n’entendez point des pas derrière ce rideau d’arbres !

Il n’avait point fini de parler qu’un gros de gens d’armes débusqua de la lisière ; comme c’était, — on ne s’y pouvait méprendre, — des archers du viguier d’Avignon, qui rôdaient alors par les routes au déplaisir des larrons et des turlupins, les Mauvais-Garçons se seraient bien passés d’une telle rencontre. « Perdus ! fuyons ! trop tard ! courons sus ! Aïe ! ils sont vingt ! » telles furent les paroles jetées à la fois. Et la damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre le Véridique qu’on avait laissé choir à terre, pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à cette aventure, sinon que le chevalier ne serait pas mis en sûreté dans la caverne ; cela suffisait bien pour qu’elle fût marrie au delà de ce qu’on peut imaginer.

Cependant le chef des archers, s’approchant :

— Voilà, ce me semble, des gens qui font une étrange besogne ! Je pense qu’il serait à propos de les conduire, non sans les avoir liés de cordes, à la plus prochaine prison.

— Hélas ! gémit Hughette.

Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point de ceux qui se laissent prendre aisément ; où ils ne pouvaient user de la force, c’était leur coutume de s’en fier à la ruse. Avant que les archers eussent pu voir clairement à quels personnages ils avaient affaire, les cinq turlupins avaient noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux yeux leurs capuches ; et, parlant le premier :

— Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande à Dieu ! dit Ogier-Pompée, d’une voix si pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez juré entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce nous est une belle chance de vous rencontrer sur ce chemin, car nous avions grand’peur de nous être égarés.

Les archers furent grandement étonnés de voir ces honnêtes religieux, qu’ils avaient pris pour des routiers, détrousseurs de passants.

— Eh ! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous, à telle heure de nuit ?

— Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane, sise, comme chacun sait, dans un vallon des Alpines, et où il suffit d’entrer pour être délivré des mauvais esprits qui maléficient les hommes.

— Par la Passion-Jésus ! c’est une singulière façon d’aller en pèlerinage que d’y aller en compagnie d’un ours ! Et, s’il vous plaît, qui est cet homme couché sur la terre ?

— Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre l’âme ! Pour ce qui est de l’ours, c’est à cause de lui, justement, que nous cheminons vers la bienheureuse Marcellane.

— Vous moquez-vous ? dit l’archer.

— Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux, de bafouer d’honnêtes hommes de guerre, tels que vous paraissez être. Apprenez que cet animal n’est pas un ours, comme il semblerait au premier abord, mais qu’il est le diable lui-même.

— Le diable ! crièrent les archers, non sans quelques pas en arrière.

— Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel, mais l’un des deux à coup sûr. Si vous voulez bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol, habite non loin de Romanin, dans une antique tour, avec son bouffon, son page de chasse et une fille servante ; car il n’a point grande richesse, s’étant ruiné pour aller en croisade. Hier soir, se sentant près de trépasser, il nous fit appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en ses derniers instants, pour présider à ses funérailles. Or, comme je recevais sa confession, la chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je vis sortir d’entre une fumée le Malin lui-même qui avait pris la forme d’un ours !

Les archers se signèrent.

— Il venait nous disputer l’âme du moribond, pensant qu’il nous ferait peur sous cette forme horrible. Il ignorait quelle est la vertu des serviteurs de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui ordonnant de se retirer, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; entre temps, nous l’aspergions d’eau bénite. Hélas ! il résista à tous nos efforts, ne voulut pas lâcher pied. Quoi que l’on fît, il se tenait devant le lit du malade, prêt à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait. Alors le malade, craignant pour son salut éternel, eut la pensée qu’il lui serait salutaire d’être transporté, pour y mourir, en la chapelle de sainte Marcellane qui vint de Palestine avec Marthe et Lazare ; certainement le diable n’oserait pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes ce pieux dessein, et, portant le moribond, nous nous mîmes en route. L’ours, il est vrai, nous a suivis, acharné à sa proie, mais il ne manquera pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte, dès qu’il aura vu l’image sainte dont se décore la porte de la chapelle, et l’âme du seigneur ici couché montera droit au ciel.

A regarder les archers, vous auriez été surpris de voir des hommes d’armes montrer une telle épouvante ! Tremblants de la tête, les genoux se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de l’ours, et se soutenaient l’un l’autre pour ne point se laisser choir.

Le religieux poursuivit :

— Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait que vous prissiez la peine de nous escorter jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est facile d’errer ; et les chemins ne sont point sûrs à cause des turlupins qui rôdent ou s’embusquent à l’effet de dépouiller les voyageurs.

Que si les archers avaient eu la moindre intention de pèleriner jusqu’à l’autel de Sainte-Marcellane, — de quoi je n’oserais jurer, — ils en eussent été bien dissuadés par le grognement dont Francolin, debout sur ses pattes de derrière, et la langue rouge entre ses belles dents, épouvanta la campagne ! Cette rauque clameur, qui venait à propos — l’ours avait choisi son moment, comme eût fait une personne — témoignait au delà du nécessaire qu’il était bien le diable en effet ; les servants du viguier d’Avignon, sans réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont pas à déguerpir. Ceci n’était pas pour déplaire aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du succès de leur stratagème, ni à la damoiselle Hughette des Perleries ; elle songeait que la route serait libre et le chevalier hors de péril.

Mais, tout à coup :

— Bonnes gens, on se raille de vous ! cria une voix claire. Cet ours est ours, et non pas diable, et ceux que vous prenez pour des moines sont des routiers voleurs et meurtriers de gens ! Ce m’est une chose cruelle de les trahir, puisqu’ils me vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le Véridique par la volonté des dames !

Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison enfin, et debout sur la route, dans sa chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore la bouche. Le mal était fait. Les archers se ruèrent, arrachant les fausses capuches, déchirant les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans prendre haleine :

— Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les gens de guerre et Pille-Cœurs par les pucelles ; Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le sang, sur le ventre des cadavres ; Cabot-Chacal, gourmand de viande humaine ; Musehault, qui mit le feu à une bergerie de Bénédictines pour se donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en cornette de nuit, et le double Ogier-Pompée, qui vola dans la ville de Laon le coffre communal tout retentissant de monnaies bourgeoises !

— Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les sur vos épaules pour les porter jusqu’à la prison ! hurlait le chef des archers parlant à ses compagnons ; car, d’avoir été dupé, le mettait en une grande colère. Mais, toi-même, qui es-tu ? demanda-t-il au sire de Pierrefeu.

— Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme, mais un homme que les moines de Saint-Gorgon pendirent par les aisselles au plus haut peuplier du chemin.

— C’est donc que tu méritas ce supplice par quelque vol ou quelque meurtre. A la prison, avec les autres !

Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes, fut hissé sur un dos d’homme d’armes — tel un coffre sur une mule — tandis que la damoiselle Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes sur l’herbe et les fleurs de la route ; celles-ci crurent que c’était déjà la rosée du matin.