Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse d’un vavasseur d’Avignon, eût été muée en oiselle par la magie de quelque nécromant, ce n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette caille ; tant elle était, de tout son corps, mignonne et en bon point. Mais un tel change eût été le plus fâcheux du monde : vu que, volatile devenue, elle n’aurait pas été aussi savoureuse ni aussi doucement fondante sous la dent d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi l’être sous les lèvres d’un amant. Aucun spectacle, en vérité, n’eût valu celui de la considérer, ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des champs. Ce n’était point qu’elle portât de riches habits, ni qu’elle eût sur la tête un bonnet de samit emperlé ou un chaperon de fleurs ; c’était, au contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet (mais une coiffe naturelle de jolis cheveux frisottants), ni robe de satin, ou cotte de velours, (mais une chemise dont la toile était si fine qu’on aurait pu voir au travers l’aile diaphane d’une libellule) ; et croyez qu’il y avait, derrière cette transparence, de bien plus belles choses : une gorge pareille à une double pomme de neige, un ventre rondelet, des hanches bien saillantes, et des cuisses un peu trop grasses, ce qui n’est point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion d’en caresser de telles. Ainsi habillée, — je dirais déshabillée, si le mot vous plaît mieux, — la dame Azalaïs était assise, non loin d’un lit aux courtines levées, devant une table où s’éployait, entre des pâtés de venaison, de-ci, et une assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à point et parée de ses plumes. Une bonne odeur montait des victuailles, un autre arome, meilleur, sortait du corps de la dame ; de sorte que, convié à un double festin par le parfum des viandes et le parfum des chairs, quiconque fût venu là n’aurait donné aucune attention à l’air nocturne, tout imbu d’âmes de roses, qui entrait par la fenêtre ouverte, avec un rayon de lune.
Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs avait fait d’aussi séduisants apprêts pour complaire à son mari, vavasseur d’Avignon ; d’autant que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il n’avait rien en lui qui pût faire se départir une personne un peu délicate de la répulsion bien légitime qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était point lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni qui baiserait la belle femme ! Par une adroite ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au logis ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant fait savoir, par une lettre mensongère, qu’un certain neveu, parti dix ans en croisade, et dont il avait longtemps pleuré la perte, avait reparu tout à coup dans la ville d’Avignon. L’honnête vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait pas, malgré son grand âge, d’être fort amoureux et terriblement jaloux. Maintenant, il cheminait vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait le stratagème dont on le dupa, c’était à quoi ne songeait guère la dame Azalaïs ; être battue, le lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle eût été caressée la veille ; toute sa pensée allait vers son ami par amour, auquel elle avait mandé, que tel soir, à telle heure, le couvert serait mis et la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de ne guère dormir après avoir beaucoup soupé.
A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à ceux qui plaisent d’ordinaire aux gentilles femmes ; il n’était point de noble race, étant le fils d’un meunier. Mais la coutume de porter des sacs de farine lui avait parfaitement renforci les membres ; on n’aurait point trouvé dans tout le pays de Provence un garçon mieux capable que celui-ci de serrer contre soi, à maintes reprises et sans nul ménagement, une dame sans jupons, entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur, de sa nature, était peu encline à se laisser ravir par les courtois hommages et les précieuses galantises dont se piquent les nobles hommes et les clercs ; il lui fallait, pour être contente, qu’elle eût lieu de l’être en effet ; si elle en avait su l’histoire, elle aurait fort approuvé cette princesse qui dit un jour, au grand scandale de toutes les dames présentes, qu’un chevalier ne vaut rien s’il ne vaut au moins son cheval.
Cependant, assise devant la petite table, non loin du lit où il n’y avait qu’un coussin de tête, — car il suffit d’un seul oreiller pour deux personnes qui n’ont point l’intention de se tourner le dos, — la dame Azalaïs, de ses ongles menus, battait la nappe, avec un air d’impatience. Il était fort extraordinaire que l’amant espéré ne fût pas encore arrivé ! Qui pouvait le retenir ? S’était-il arrêté à courtiser sous la saulaie quelque fille paysanne, ou bien n’avait-il pas reçu le message ? Elle se sentait fort dépitée ; s’il fût entré à ce moment, elle n’aurait pas manqué de le battre, en se laissant embrasser. Et le temps s’écoulait, un temps qui aurait pu être si bien mis à profit. Quoi ? l’ingrat ne paraîtrait-il pas ? Aurait-elle envoyé pour rien son mari à la rencontre du neveu revenu de Terre-Sainte ? Cela ne servirait à rien qu’elle eût préparé ce bon repas où l’amour aurait pris appétit, qu’elle eût, pour éviter les retards, dénoué d’avance tous les cordons, laissé choir la cote et la robe, qu’elle fût là enfin, si blanche et presque nue, pareille à une fleur sans feuilles ?
Des rages la prenaient, elle avait envie de casser le hanap où il aurait bu, de plumer la gelinotte qu’il aurait mangée ; pour un peu elle eût déchiré des dents et des ongles — oh ! le triste emploi de ces mignonnes mains et de cette amoureuse bouche ! — les draps du lit qui s’ouvraient avec un air de se moquer. Bientôt, elle perdit tout espoir de voir l’attendu. C’en était fait ! elle dormirait seule. Toute seule hélas. A se voir si jolie partout, avec sa gorge pareille à une double pomme de neige, son ventre rondelet, ses hanches bien saillantes, et ses belles cuisses dont jamais personne n’avait eu à se plaindre, pour grasses qu’elles fussent, il lui venait plus de colère encore. Hélas ! hélas ! si charmante et toute seule. S’il n’y avait eu quelque chose de trop inconvenant dans cette pensée, elle aurait peut-être regretté que le vavasseur fût parti pour Avignon, que le mari ne fût point là, à défaut de l’amant. Car, enfin, c’est une chose insupportable d’avoir été si doucement remuée par de si doux désirs, de s’être crue si proche de la plus chère joie, et de n’avoir plus d’espérance que dans la chimère des rêves ! La dame Azalaïs était fort attachée aux réalités. Que faire cependant ? Se coucher, s’endormir. Quel ennui ! et comme elle dormirait mal. Lentement elle s’approcha de la couche, et, tandis qu’elle songeait encore aux baisers dont elle était frustrée, elle souleva l’une de ses jambes, mit un genou sur le bord des draps, en soupirant...
Il y eut un grand fracas de fenêtre qu’on pousse et de meubles qu’on renverse ! Avant qu’elle eût retourné la tête, — tant l’attaque fut prompte ! — Azalaïs était saisie entre des bras vigoureux, qui n’avaient point de manches ! Un homme, qu’elle n’avait jamais vu, un homme sans aucun vêtement, la couvrait de caresses, et elle ne pouvait s’en plaindre, à cause d’une bouche qui lui fermait la bouche. Qu’elle ait été grandement épouvantée tout d’abord, il n’y a rien de plus certain. Mais cet inconnu lui paraissait si bien fait, avec une peau si douce, il avait une façon de baiser si mignarde dans son emportement, que bientôt, si elle avait pu dégager ses lèvres, c’eût été un soupir, au lieu d’un cri, qu’elle eût poussé. Et comme elle n’avait jamais été fort capable de résistance, il ne se passa qu’un bien court moment avant celui où l’inconnu lui prouva que le fils du meunier n’était pas seul capable de bien serrer contre soi une dame sans jupon, entre les fins linceuls du lit.
Ce fut seulement deux heures plus tard que la dame Azalaïs se trouva assez parfaitement remise de son étonnement et d’autres émotions pour faire remarquer à l’étrange visiteur qu’il avait une façon insolite de s’introduire dans les logis, et pour lui témoigner son déplaisir des libertés qu’il avait prises, lui, pas habillé, avec elle, en chemise. Mais elle n’insista qu’assez peu sur le dernier point, jugeant sans doute qu’il lui serait difficile de faire croire à ce mécontentement, après les tendres aveux de satisfaction, très clairs quoique muets, qu’elle n’avait pu, à diverses reprises, retenir. Donc, elle s’enquit surtout de l’aventure qui l’avait poussé chez elle par la fenêtre, sans habit d’aucune sorte, et de l’état qu’il tenait dans le monde et du nom qu’il portait.
— A Dieu ne plaise, dame, que je vous cèle rien de ce que vous voulez savoir ! répondit-il. Apprenez que cette nuit, après beaucoup de malencontres, qu’il serait trop long de dire, je fus hissé, vêtu de ma seule chemise et bien lié de cordes, sur le dos d’un archer ; et quoique je n’eusse fait autre mal que de dire la vérité aux gens, il était fort question de m’enfermer dans la plus prochaine geôle. Or ce n’est point un sort qui me plaise de gésir comme un mort entre quatre laides murailles, tandis qu’il y a de par le monde tant de belles choses vivantes qu’on peut voir et saisir (en parlant de la sorte, il en voyait de fort belles, qu’il saisissait en effet, sans doute pour prouver son dire) ; je jugeai donc que je n’avais rien de mieux à faire que d’échapper, avec l’aide de Dieu, à ceux qui m’emportaient. J’enflai ma poitrine, j’écartai les bras, les jambes, pour élargir mes liens ; puis, m’allongeant et m’effilant, je glissai d’entre les cordes où s’accrocha ma chemise, tombai sur les talons, trouai d’une rude poussée la troupe des archers ébahis, et me mis à courir d’une telle vitesse que j’aurais dépassé le vol droit d’une hirondelle rasant l’herbe. Les hommes d’armes se lancèrent à ma poursuite. Mais ils ne tardèrent pas à s’arrêter, fort perplexes à cause, je pense, de mes compagnons de route qu’ils avaient saisis en même temps que moi et qui profitaient, pour s’enfuir d’un côté, — je les vis, tournant la tête, — du trouble où j’avais mis les archers en me dérobant de l’autre. Avant que ceux-ci se fussent avisés de se partager en deux troupes poursuivantes, j’étais déjà bien loin, invisible, hors d’atteinte, et si mes amis, comme je l’espère, n’ont pas déguerpi avec moins de hâte, ce dut être un plaisant spectacle que celui des archers se regardant d’un air penaud entre la double fuite de leurs prisonniers disparus. Cependant, nu comme je l’étais, courant sur les cailloux, me déchirant aux branches dont je cherchais l’ombre sur la route trop claire, je n’avais point de quoi me réjouir tout à fait, bien que j’eusse échappé à un grave péril. Qu’adviendrait-il de moi ? qui donnerait asile à un fuyard déchevelé moins vêtu que ne le fut Adam le père chassé du paradis ? Je pense que je m’allais laisser choir, non sans une grande mélancolie, sur le bord de quelque fossé, lorsque je vis, derrière un rideau de lilas fleurissants, luire une fenêtre, doucement, dans la nuit. Je m’approchai, elle n’était point close, et je ne me souvins plus des dangers, de la prison promise, ni de ma lassitude, ni d’aucune autre chose amère, à cause de votre peau blanche et lisse, et de vos seins menus et gras qui sortaient de la chemise, et de votre petit pied, dont j’admirais le dessous rose, tandis que vous mettiez, près de vous coucher, sur le bord des draps, le genou. Si je fus hardi, c’est que vous êtes belle ! Et voilà toute mon aventure. Pour ce qui est de mon nom, sachez que je suis, par la volonté des dames, Pierre le Véridique, et ne me prouvé-je point digne d’une telle appellation puisque je proclame que nulle femme n’est à l’égal de vous plaisante de corps et de visage, que l’on s’imagine, à baiser votre bouche, manger des fraises mûres, qu’il sort de vous une odeur de rose chauffée par un midi d’été, que vos bras ont des caresses d’enlaçantes lianes et que, foi-Dieu ! je bénis les turlupins qui me dépouillèrent, l’autre matin, de mes beaux habits, car c’eût été un temps perdu dont je ne me fusse jamais consolé, que la minute employée à les ôter avant de vous accoler, douce dame !
Que la bonne Azalaïs fût curieuse d’apprendre beaucoup de choses encore sur le compte du jouvenceau auquel elle ne refusait point l’hospitalité, c’est ce qu’il est permis de croire. Mais il ne lui fut pas donné d’exprimer son désir, vu que Pierre de Pierrefeu, de qui le zèle pour les charmes de la dame s’était rallumé à les vanter, lui ferma la bouche de telle façon que, muette de naissance, elle n’eût pas été plus empêchée de tenir le moindre discours.
Et, à bien prendre les choses, le Véridique n’était pas un homme à plaindre. Certes, il lui était advenu mainte cruelle affaire depuis qu’il commença de ne plus mentir aux hommes ni aux femmes ; jeté dans un puits où il faillit se rompre les os, houspillé par les camaldules en courroux, pendu à un arbre où il avait cru rendre l’âme, empoigné par des hommes d’armes, poursuivi comme une bête à travers champs et bois, il avait pu connaître, par sa propre expérience, que de parler selon la vérité n’est point pour s’attirer l’amitié des gens et que franchise et bonne fortune ne voyagent point ensemble. Mais, en ce moment, toutes ces peines, il les oubliait ; de quels soucis, en effet, ne serait-on pas délivré dans un bon lit où une personne bien faite ne se repent point de vous avoir laissé entrer, dans une bonne chambre où un parfum de victuailles voisines, se mêlant à de plus doux arômes, permet d’espérer que l’on aura de quoi se refaire des fatigues probables, et que, même quand elle ne baisera plus, la bouche ne cessera pas d’avoir un agréable emploi ?
De fait, Pierre de Pierrefeu se réjouissait fort de la chance qui lui avait permis de voir, derrière le rideau de lilas fleurissants, la claire fenêtre hospitalière ; et il ne songeait à rien qu’à se pâmer d’aise.
Mais il y eut, de l’autre côté de la porte, tout à coup, un bruit de gens qui s’avancent, et une voix cria, venant du dehors :
— Eh ! femme ! éveille-toi ! C’est moi qui suis de retour. N’entends-tu pas ? Allons, tu fais bien de clore à triple tour les grilles et les portes, car il ne manque pas de Mauvais-Garçons qui rôdent par les chemins. Mais j’arrive, bien fatigué et de méchante humeur. Appelle tes filles servantes pour qu’on me vienne ouvrir, si tu ne veux venir toi-même.
L’Homme tout nu demanda :
— Dame, qui donc parle ainsi ?
— Sainte Vierge ! dit Azalaïs plus tremblante qu’une feuille secouée d’orage ; ne l’entendez-vous pas ? C’est mon mari lui-même ; et je pense que voici mon dernier jour !
Mais Pierre de Pierrefeu, en sautant de la couche :
— Ne pensez point, dame, qu’il vous adviendra malheur à cause de moi. Je puis bien sortir par où je suis entré.
— Gardez-vous-en, pour l’amour-dieu ! La porte du jardin n’est guère éloignée de cette fenêtre ; mon mari ne manquerait de vous apercevoir. Notez qu’il est furieusement jaloux de son naturel, et la vue d’un beau garçon sans habits, s’échappant d’une chambre, aurait de quoi inspirer des soupçons à des gens même peu disposés à en concevoir.
Cependant le vavasseur, secouant les ferrailles et les grilles, ne cessait de dire, d’un ton qui se fâche :
— Eh ! n’es-tu point là, femme, ou bien si tu es morte ? Hâte-toi d’ouvrir, je te prie, si tu ne veux que je ne grimpe aux murs ou rompe la clôture !
— Par le blason de ma race, le cas est grave, dit Pierre le Véridique, et je ne sais comment nous sortirons d’embarras, à moins que vous ne m’autorisiez, dame, à étrangler cet époux importun.
— C’est là un moyen extrême auquel il ne conviendra de recourir qu’à défaut de toute autre ressource.
Car la bonne Azalaïs entrevoyait sans trop d’horreur la nécessité de faire périr son mari, sans doute parce qu’il avait la barbe très rude, chose bien incommode au baiser.
— Que faire donc ? demanda Pierre.
— Eh ! le sais-je ?... Attendez, pourtant... oui, l’idée n’est point mauvaise... il me semble que, de cette façon, les choses s’accommoderont à merveille.
— Qu’avez-vous imaginé, je vous prie ?
— Ce que je n’ai point le temps de vous dire ! Entrez dans ce réduit, derrière le lit, et quoi qu’il arrive, n’en sortez pas, que je ne vous appelle.
Ce n’était point l’instant d’exiger de plus longs éclaircissements : Pierre se déroba, comme on le lui avait ordonné, et la dame Azalaïs, après avoir, très vite, remis en honnête apparence les draps et les carreaux du lit, se hâta vers son mari qui maintenant criait dans une grande colère.
Mais il n’eut pas le loisir de l’injurier à son aise ; car à peine l’eut-elle vu — non pas seul, mais accompagné de plusieurs, — qu’elle s’esclaffa de rire (elle était fort rusée), et, tout en riant :
— Hi ! hi ! hi ! Voilà une plaisante aventure ! disait-elle. Comment, c’est vous, c’est vous-même, avec vos compères ? Qui vous eût attendu, à cette heure, justement ! Hi ! hi ! hi ! Je pense vraiment que je m’en vais trépasser à force de rire !
Qu’une telle belle humeur eût de quoi plaire au vavasseur et à ses quatre compères fort peu satisfaits d’avoir si longtemps attendu que l’on vînt ouvrir, je n’oserais le donner pour certain ; mais plus son mari faisait fâcheuse mine, plus s’esclaffait la dame Azalaïs ; le bruit de ses jolis rires était comme celui d’un collier de perles secoué dans un coffret de cristal.
— Te tairas-tu, mauvaise femelle !
Elle n’avait garde, pouffant toujours.
— C’est bien le moment de montrer de la joie, lorsque je suis berné de la plus cruelle façon.
— Hi ! hi ! ah ! ah !
— La lettre que j’ai reçue n’était qu’une gausserie.
— Ah ! ah ! hi ! hi !
— Mes compères que j’ai rencontrés sur la route, revenant d’Avignon, m’ont annoncé qu’on n’y avait aucune nouvelle de mon neveu parti page de guerre en croisade.
— Hi ! hi ! hi ! hi !
— Et si je tenais celui qui me joua ce tour, je ne manquerais pas d’en tirer une terrible vengeance.
— En quoi nous t’aiderions, dit l’un des compères qui, pour être des bourgeois, n’en portaient pas moins, sous leurs cottes, à la ceinture, des dagues et des poignards propres à faire de belles entailles ; car en ce temps on ne voyageait guère sans être armé, par la crainte des turlupins.
Cependant, eux courroucés, elle riante, ils étaient entrés dans la chambre ; à la vue de la table bien servie où la gelinotte éployait ses plumes, le bon vavasseur devint si rose de courroux que vous eussiez pris sa face pour une courge mûre.
— Ah ! carogne, gronda-t-il, tu m’en donnes sûrement ! Ce n’est point pour souper seule que tu préparas ces viandes délicates.
Et il levait sur la dame Azalaïs un poing solide qui ne tarderait pas à retomber, comme un marteau bon à rompre l’enclume ; mais ces paroles et ce geste n’eurent d’autre effet que de redoubler l’hilarité de la sournoise femelle.
Le vavasseur et ses compères étaient étonnés au delà de ce qu’on peut croire.
— Dis pourquoi tu ris, par la mort-Christ, ou je te tue avant le temps d’un Ave Maria !
— Hi ! hi ! hi ! Je veux bien parler... Hi ! hi ! Mais c’est si plaisant, que je ne saurais me retenir de rire... Pendant que vous alliez vers Avignon... Oh ! oh !
— Eh bien ?
— ... Pour y trouver votre neveu... Hi ! hi ! hi !
— Après ?
— Tandis que vous rencontriez vos compères...
— Achèveras-tu, pécore !
— Votre neveu lui-même... Ah ! ah ! ah ! ah !
— Mon neveu ?
— Était ici... hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !... vous attendant ! et c’est pour lui que je préparai ce bon souper qui vous fâche.
Parlant ainsi, la dame Azalaïs se tenait les côtes, pareille à quelqu’un qui, de trop rire, va rendre l’âme. Quant au vavasseur, son visage s’était épanoui à cause de l’agréable nouvelle.
— Mon neveu est ici ! Je m’en réjouis fort. C’est une belle chance, compères, que vous m’ayez accompagné jusque dans ma maison, car, ou Dieu me damne, vous mangerez et boirez à votre faim et soif pour célébrer avec moi un si heureux retour. Il était tout petit garçonnet encore, mon Lionnel, quand il partit en croisade, et j’aurais plaisir à le revoir, beau jeune homme comme il doit être devenu. Mais çà, femme, où donc est-ce qu’il se cache, et n’a-t-il point hâte de m’embrasser ?
— Ses habits, par la longue route, étaient si déchirés et si couverts de poussière, que je l’ai mis dans ce cabinet, où sont vos meilleurs nippes ; sûrement, s’il ne paraît pas encore, vous ayant entendu, c’est qu’il n’a point achevé de se vêtir.
— Eh ! vêtu ou non, qu’il se montre !
— Venez donc, sire Lionnel, dit Azalaïs en ouvrant la porte du réduit derrière les courtines.
Et Pierre le Véridique n’avait pas encore fait un pas dans la chambre, que le vavasseur lui sauta au cou, le nommant des plus chers noms, jurant qu’il le reconnaissait, qu’il l’eût reconnu entre mille, malgré le long temps et la taille grandie.
L’Homme tout nu était perplexe.
N’ayant point perdu une seule des paroles qu’avait prononcées la dame Azalaïs, il savait de quelle ruse elle s’était avisée pour le tirer d’embarras et se sauver elle-même ; il lui aurait suffi de ne la point contredire pour être fort bien choyé dans le logis du vavasseur...
Il s’écria, en secouant ses cheveux :
— On ne m’appelle pas Lionnel, bon homme, et je ne suis pas votre neveu !
La dame se pâma d’épouvante, ne riant plus.
— Qui es-tu donc, toi que je trouve, tout nu, dans la chambre de ma femme ? hurla le mari.
— Quelqu’un qui passait sur le chemin.
— Pourquoi es-tu entré chez moi ?
— Parce que je vis, par la fenêtre ouverte, que votre femme était jolie !
— Et que fis-tu, scélérat, étant entré ?
— Je la pris dans mes bras et la baisai sur les lèvres !
— Mort nom d’un diable ! et que fis-tu ensuite ?
— Je me couchai dans votre lit qui est fort moelleux...
— Avec elle ?
— Cela s’entend de soi ! et je n’eus point à le regretter, car il n’est sur la terre de personne mieux faite de corps ni plus adroite au déduit !
Pierre le Véridique n’eut pas le temps de dire autre chose. Car le vavasseur et ses quatre compères, les lames hors des ceintures, se ruèrent sur lui, l’enveloppèrent, et avant qu’il eût pu songer à se défendre, il sentit une pointe lui entrer dans l’épaule. Eux s’écartant, il tomba sur les carreaux, dans son sang, blessé, mourant, mort peut-être, — pour avoir dit vérité !