CHAPITRE XI
LE RÊVE ET LE RÉVEIL

Vers la lisière du bois, parmi la fraîche matinée, les bouvreuils et les chardonnerets se jouaient avec des cris dans les rayons de soleil, qui, s’accrochant aux troncs des ormes ou s’étalant sur les mousses rases, y mettaient, étroites ici, là plus larges, des flaques de claire émeraude. Mais c’était surtout autour d’un grand rosier sauvage, épanoui en mille roses, que s’acharnaient les jeux et les querelles ; et, frémissant bec à bec parmi les fleurs, s’agriffant aux épines, frôlant leur duvet aux feuilles, chardonnerets et bouvreuils se mêlaient si bien, plumes d’or et ventres rougissants, aux ramilles ensoleillées et aux vermeilles corolles, que ce pouvait être les oiseaux qui fleurissaient les branches et les roses qui voletaient. Puis, d’un élan soudain, comme chassées d’un coup de vent, toutes les ailes s’échappèrent à la fois, s’enfonçant dans une trouée de verdure. Elles avaient eu peur d’un homme étendu sur l’herbe, qui avait remué, en soupirant.

Qui était couché là ? Pierre le Véridique.

Le vavasseur et ses compères, pensant, à le voir tomber, qu’ils l’avaient navré à mort, s’étaient avisés de le porter, assez loin de la maison, pour n’être point accusés de meurtre ; ils le laissèrent sur les herbes de l’orée, non sans l’avoir vêtu de quelques hardes apportées en ce dessein, à cause de cette religion pour les défunts, qui est naturelle même aux plus méchantes gens.

Mais, défunt, il n’avait garde de l’être. Sa blessure à l’épaule n’était guère dangereuse ; jeune et sain comme il était, il avait assez de sang dans les veines pour en pouvoir perdre un peu sans un trop grand dommage. La pâmoison où, par la douleur du coup, il s’abandonna d’abord, se continua, sur le gazon doux, dans l’air frais, en un somme réparateur des forces. Il dormait là, délicieusement ; c’étaient des soupirs d’aise, qui, parfois, lui entr’ouvraient les lèvres.

Même il eut un très aimable songe.

Il se croyait étendu, par une fraîche matinée, sous l’ombre fleurie d’un rosier sauvage, épanoui en mille roses ; et, de fait, où il rêvait être, il s’y trouvait ; les choses d’alentour entrant dans ses yeux dessillés à demi, comme il arrive parfois à ces moments où le somme va bientôt s’éveiller. Puis, il vit venir à lui des personnes qu’il reconnaissait bien : un petit bossu, de rouge et de noir habillé, coiffé d’un bonnet où tintinnabulaient des clochettes, une belle fille paysanne à la chemise bien remplie, un page très fluet, avec des boucles d’or, si menu et si joli qu’on l’eût pris pour une damoiselle ; ils avaient en leur compagnie le bon ours qui grimpa au peuplier, sous la lune, et coupa, de ses dents, la corde. Et ces gens témoignèrent une extrême joie de le retrouver, comme s’ils en eussent tout à fait perdu l’espérance. Le bossu, en dansant sur la mousse, faisait sonner ses sonnettes ; la paysanne s’esclaffait de contentement, montrant toutes ses dents blanches dans sa grande bouche rouge ; l’ours, dodelinant de la tête et clignant des yeux, avait bien l’air d’un ours aussi satisfait que possible. Et le damoiseau, aux jolies boucles dorées, ne se montrait pas moins ravi que les autres ! Ce n’était point qu’il sautât, comme le bossu, qu’il pouffât de rire, comme la fille, ni qu’il clignât de l’œil, comme l’animal ; mais, à genoux sur la mousse, sans geste, sans bruit, il regardait le dormeur d’un regard si attendri et si charmé, que Pierre le Véridique s’en sentait le cœur plus ému qu’on ne saurait le dire. Et, en même temps, un soupçon lui venait. Maintenant qu’il voyait, dans la clarté du songe, cet enfant hier aperçu dans la pénombre lunaire, il ne pouvait plus croire que ce fût un jeune garçon en effet. Non, elles n’étaient pas d’un homme, cette chevelure si fine, cette peau si blanche et si rosée, cette bouche pareille à une églantine mi-close ; il n’y avait qu’une jeune fille pour avoir dans le maintien tant de grâce et de tendre retenue ; et le drap, sur le devant de l’habit, s’enflait beaucoup plus agréablement qu’il n’était vraisemblable. Oh ! sûrement, c’était une femme qui était là, plus jolie que les plus jolies, c’était une femme qui le regardait en ce muet ravissement ! Il n’en douta plus lorsque, le bossu et la fille s’étant écartés un instant, il sentit au-dessus de ses yeux mi-clos la caresse d’un lent baiser. Ce fut comme si une rose lui était tombée, de la branche, sur le front.

Il tressaillit et se dressa, dans une ardente liesse ! car, ce qu’il avait vu en rêve, il le voyait toujours, bien éveillé ; et, tombant à genoux :

— O damoiselle ! dit-il, vous qui ne sauriez dérober sous ce déguisement les charmes dont vous para la nature ; vous qui, pleine de miséricorde pour un malheureux haï de tous, l’avez sauvé de la mort, l’avez suivi par les chemins, et, quand il se fut enfui, l’avez cherché sans souci de votre salut ; sachez, ô damoiselle, que je vous aime plus que jamais on n’aima, et que je garderai cet amour jusqu’à ce que j’en meure !

Car Pierre le Véridique n’était pas homme à perdre son temps en de telles occasions ; il pensait que, si, voyant une rose, on ne la cueille point sans retard, il se peut qu’un autre s’en saisisse ou que le vent l’effeuille tandis qu’on tourne la tête.

Cependant, Hughette des Perleries — cette églantine blanche — était devenue plus vermeille que les coquelicots de juillet ; et, tremblante, voulant fuir, essayant de répondre : « Mais non, sire, je suis un jeune page de chasse du domaine de Romanin... » elle mettait devant ses yeux ses doigts de petite fille pour ne point voir celui qui lui tenait de tels discours. Mais, en même temps, une douceur inconnue lui glissait dans le cœur, dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il avait fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette heure, elle ne s’était pas confessé à elle-même qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune chevalier persécuté par la rancune de tant de gens ; elle ne croyait pas mentir en disant qu’elle en avait entrepris la conquête à cause d’une grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes ; pour ce qui était du baiser tombé tout à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour rien ; ce devait être qu’elle s’était trop penchée, sans le faire exprès. Mais, à présent, parce qu’il lui disait : « Je vous aime », elle comprenait, effrayée et ravie, qu’elle aimait comme lui ; cette parole lui expliquait non seulement ce qu’il ressentait, mais ce qu’elle éprouvait elle-même ; c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu dans toute une grange que l’on croyait bien gardée de l’incendie.

Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux propos, la damoiselle Hughette se sentit enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir ; même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse, de sorte que le sire de Pierrefeu, plein d’une triomphante joie, la serra contre sa poitrine et la baisa dans les cheveux, pour ne point l’effaroucher, timide comme elle était. Le bon ours les considérait avec attendrissement.

De fait, il avait raison de les considérer de la sorte et de les écouter, car même en ces jours de la saison nouvelle où fleurissent toutes les roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est point de plus doux spectacle que celui de deux amoureux, ni de plus aimable musique que celle de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries ne songeait plus à cacher les tendres mouvements de son cœur ; tout ce qu’elle ignorait naguère, mais qui lui fut révélé par la parole initiatrice de Pierre le Véridique, elle l’avouait ingénument, sans rougeur ; oui, dès le moment où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de papillons, était entré dans la salle où siégeait le tribunal des dames, elle avait cessé de s’appartenir pour être tout entière à lui ; c’était par tendresse, non par miséricorde, qu’elle avait, derrière la chaire de justice, ouvert la porte au sire de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé dans l’ombre, — se feignant laide, par une pudeur de violette qui aurait peur d’être cueillie, — qu’elle avait pleuré le voyant saisi, emporté, qu’elle en avait entrepris la quête sous cet habit de garçon, et que, hier soir enfin, — ayant réussi, avec le bouffon, la Mariotte et l’ours, à s’évader d’entre les archers déconfits, — elle s’était remise, bien lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir, qu’elle ne l’eût, vivant ou mort, retrouvé. Elle disait ces choses d’une bouche si parfumée et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru d’un gazouillis de petit oiseau dans le cœur d’une rose ; et jamais Pierre n’avait éprouvé d’aussi parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du tout le dessein, — en dépit du défi crié au vent dans le carrefour de la Marcellane, — de solliciter d’amour les belles dames de la vicomté ; il était persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à l’égal de celle-ci, délicate et menue ; il sentait qu’il en était pour toujours le fervent ami, et cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre avec elle, sans la jamais quitter, dans l’habitacle familial des sires de Pierrefeu. Certes, le château ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires, d’argent dans les coffres, il n’y en avait point du tout ; au surplus, les murs des salles, où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris, menaçaient de choir quand le vent soufflait un peu fort. N’importe ! puisqu’il n’avait point d’autre asile, il se contenterait de celui-là, sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux, si elle l’y voulait accompagner ; et il songeait à la chapelle, un peu moins délabrée que le demeurant de l’édifice, et où quelque honnête religieux consacrerait leur union. Ah ! qu’ils seraient heureux une fois époux ! Pauvres, oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre champ, — lui, non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux durs outils la délicatesse de ses petites mains, — ils n’auraient jamais de tristesse, tant ils auraient d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle Hughette des Perleries n’était pas pour contredire Pierre le Véridique sur ces divers points ; elle était certaine que le château lui paraîtrait le plus beau du monde ; elle approuvait surtout, — en sa tendre vertu, — l’idée de la chapelle et du religieux qui célébrerait leurs noces. Et il ne fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder pour lui seul toute la fatigue ; elle aurait sa part dans la peine comme elle aurait sa part dans la joie. « Eh ! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous voilà ? — Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que le printemps, passant sur la route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs ! » C’est ainsi qu’ils formaient de souriants projets ; et à présent, Pierre de Pierrefeu, sûr de son bonheur, remerciait le bon destin qui lui avait envoyé tant de calamités auxquelles il devrait tant de joies.

— Aïe ! gémit-il dans une grimace.

C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant vers lui, lui avait frôlé l’épaule à la place de la blessure.

— Eh ! qu’avez-vous ? dit-elle.

— Presque rien.

— Mais encore ?

— Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me cause quelque douleur, si l’on y touche.

— Une blessure ? Quoi ! vous êtes blessé, plus gravement que vous ne dites, peut-être ? Et vous n’en sonniez mot ?

— A peine si le poignard m’entra dans la chair ; ce fut, je vous le dis, comme la piqûre d’une épingle un peu grosse.

— A la bonne heure. Mais il faut me conter le péril où vous fûtes et les gens qui vous attaquèrent et tout ce qui vous arriva depuis que vous échappâtes à ces méchants archers.

Pierre le Véridique était devenu très pâle.

Non, cette fois, il ne parlerait pas ! Non, il ne dirait pas la vérité ! A cette innocente mignonne, qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand amour, il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en chemise par la fenêtre ouverte, ni la chambre hospitalière, ni le bon lit du vavasseur. Déjà, pour de franches paroles, il avait souffert de bien grands dommages ; il ne voulait plus s’exposer à de telles malencontres ; et, parce que les dames du château de Romanin étaient d’extravagantes personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus infortuné et le plus navré des hommes.

Il se préparait donc, interrogé par Hughette, à inventer quelque histoire ; un des archers, dirait-il, l’avait atteint, le poursuivant, d’une flèche décochée... Pierre le Véridique allait mentir !

— Eh bien ! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous point comment vous fûtes blessé ?

— Damoiselle ! cria-t-il, — car le serment que fit un noble homme l’oblige et le mène et ne le lâche point ! — Damoiselle ! je couchai avec la dame Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur d’Avignon, et c’est le mari qui me blessa, aidé de ses compères, afin de venger son honneur !

Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous aviez entendu le cri que poussa la damoiselle Hughette des Perleries, et elle était, regardant Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à coup, elle s’enfuit à travers les branches, appelant : « Pistoletta ! Mariotte ! » et disant à Pierre de Pierrefeu qui la suivait avec des prières : « Non, sire, non, laissez-moi ! et sachez que jamais vous ne me reverrez, car une fille telle que je suis ne saurait aimer un homme qui fit les choses que vous dites. Mais il vous est tout loisible de retourner vers la dame Azalaïs, de qui la compagnie vous sera bien plus plaisante que ne saurait être la mienne. »

Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus aux cris :

— Pistoletta ! dit-elle, emmène-moi ! Si je suis trop faible et si la distance est trop grande, emporte-moi jusqu’au château que j’eus bien tort de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. Je me jetterai aux pieds de la dame de Romanin ; elle me pardonnera la faute que je commis ; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai dans quelque monastère ; tous les asiles me seront bons, pourvu que je sois à jamais délivrée d’une présence qui m’est odieuse autant qu’elle me fut chère !

Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin d’une allure si décidée, après un si méprisant adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir par des larmes ou de repentantes supplications. Accoté à un arbre, la tête basse, les bras ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec cette désolation épouvantée d’un marin qui, pour diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une étoile, la verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.

— Ah ! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être se souvenant des caresses interrompues, n’était point fâchée de demeurer seule dans un bois avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la chapelle ; ah ! beau sire, vous voilà mélancolique autant qu’on le peut être, à cause du départ de ce jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir que la Mariotte ne s’en est point allée ? Vous aviez naguère plus d’empressement à considérer les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.

En même temps, renflant le buste, elle lui mettait sous les yeux, sous les lèvres, ses fermes seins remuants, pareils à de beaux fruits qui veulent bien qu’on les cueille.

Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la damoiselle enfuie, et il s’écria, parlant avec franchise :

— Tu me sembles laide à présent, autant que le paraîtrait une ortie à qui viendrait d’admirer une rose ! Et je ne puis comprendre comment j’eus la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, paysanne, dans la forêt de Romanin.

Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci lui déplut grandement.

— Par le Nom-ma-Patronne ! je ne suis point telle que vous dites ! et c’est me traiter d’une cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné de tous, j’avais formé le dessein de vous consoler en vos infortunes ; vous auriez eu en moi, errant par les routes, une bonne servante, le jour, meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez mon zèle par de si durs propos, je me garderai bien de vous offrir aide ni secours ; je m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts garçons ne me trouvent point laide !

Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement en chemin.

Alors, Pierre le Véridique pleura ; oui, prenant sa tête entre ses mains, il pleura avec des sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ de cette fille servante ; mais, pour un qui est délaissé, c’est toujours un deuil qu’un délaissement de plus ; et il pleurait, très douloureusement. Certes, pour ne point manquer à la parole jurée, il avait subi sans se plaindre plus d’une fâcheuse aventure ; mais, les derniers coups dont le sort le navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. Quoi ! personne ne s’intéressait à lui désormais ? Quoi ! — surtout — elle le fuyait avec horreur, la damoiselle Hughette des Perleries, cette mignonne et pure fille à qui tout son cœur, sans retour, s’était donné ? Il vivrait seul, sans compagnon et sans amie ?

Seul ? non.

Pierre le Véridique entendit près de lui un souffle comme d’une gueule de four qui fume, et il sentit quelque chose de doux et de lourd qui lui caressait la jambe.

C’était l’ours, tête dodelinante.

Meilleur que les gens, l’animal n’était pas parti, ayant pris sans doute en amitié, — car on s’attache par les services que l’on rend, — celui qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où les yeux s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, en son mouvement câlin : « Si tous vous quittent, je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les hommes et de toutes les femmes, c’est quelque chose que la tendresse d’une bête. »

Certainement, c’était quelque chose. Le sire de Pierrefeu se sentit ému plus qu’on ne saurait dire par la compassion du bon ours. Il ne connaîtrait point tout à fait l’horreur de la solitude ; il lui restait un ami ; et, se penchant, il attirait vers son cœur la tête de Francolin. Pour un peu il eût embrassé cet ours plus humain que les hommes.

Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes paroles, comme : « Oh ! le joli mignot ! comme il est doux ! comme il est gracieux à voir ! » Mais, le regardant de près, il s’écria, contraint par son serment :

— Oh ! la vilaine bête !

Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que ne supportait jamais l’honnête animal. Grondant avec fureur, il se dressa sur ses pattes de derrière, et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. Le sire de Pierrefeu comprit le péril ; il allait être étouffé, déchiré, dévoré par l’énorme bête courroucée ; il n’eut que le temps de faire un bond en arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, les clairières, sautant les rocs, sautant les fossés, poursuivi par l’ours auquel il avait dit la vérité !

FIN DU LIVRE DEUXIÈME