LIVRE PREMIER
LA COUR D’AMOUR

CHAPITRE I
POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE

Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, dans un col des montagnes alpines qui bornent l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques, au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux que dans la plus grande forêt du monde, s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait le château de Romanin.

Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois pans de murs tombés, sur qui grimpent des lierres et broutent des chèvres maigres ; son nom même est presque oublié ; le bergerot ou le bouvier qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne, sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être qu’il repose sur une roche roulée de la montagne. Mais, dans le temps où les barons de la chrétienté française et teutonique, de qui saint Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière de midi, le château de Romanin dominait seigneurialement la contrée.

Flanquée de deux fortes tours qui braquaient sur la plaine les trous noirs de leurs archières et que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade était haute et large ; un balcon de marbre rosâtre y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères, jusqu’au-dessus du toit ; et, six à droite, six à gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières et les blasons des hôtes.

Tournée depuis deux siècles vers le couchant, la façade avait pris une belle couleur de pourpre orangée ; mais une des grosses tourelles, construite il y avait quarante ans à peine, était encore toute blanche ; il vous plaira de savoir pourquoi le château de Romanin montrait une tourelle neuve.

Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, et comme elle était belle et gorgiasse, et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui qu’elle avait élu.

Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire de Romanin, voyait d’un œil fâché les tendresses de sa femme pour le chevalier Antiphanor.

Mieux eût valu sans doute la louanger du choix qu’elle avait fait, et s’en congratuler soi-même, car Antiphanor était de haute race et romançait fort bien en langue provençale. Mais il ne manquait pas alors de ces seigneurs grossiers qui prétendaient se réserver leurs femmes, et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre toutes les coutumes, les droits de possession et de jalousie attribués aux seuls amants. Certes on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes et chansons ; les cours d’amour avaient rendu contre eux plus d’un arrêt savamment déduit ; quelques-uns n’en persistaient pas moins dans leurs sentiments incommodes.

Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier avaient de grandes peines, parce qu’il ne leur était pas loisible de se voir comme ils eussent voulu ni de converser à leur gré ; en trois années, ils n’avaient encore pu se donner l’un à l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel amour ; s’ils se rencontraient, c’était devant des yeux jaloux qui les épiaient méchamment ; par la ruse du sire de Romanin, les messages les plus secrets étaient interceptés ; et plus d’une fois Doulce de Saint-Didier se mordit de dépit les belles lèvres amoureuses qu’Antiphanor ne baisait pas.

Elle jura qu’il les baiserait.

Un jour que, navré de désespoir à cause de son amie, il agitait lequel vaudrait mieux de s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa peine en une chanson bien rimée, Doulce lui fit savoir qu’il eût à se rendre le soir du lendemain, au pied de la tour méridionale, là où le mur faisait saillie et à y demeurer coi, quelque chose qu’il advînt, jusqu’au moment où elle parlerait à lui. Comment il reçut le message, c’est ce que l’histoire ne dit pas d’une manière précise ; Jehan de Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen d’un perroquet à qui Doulce, pendant trois mois, avait secrètement enseigné des paroles.

Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation ; le soir pris, il était au bas de la tourelle, où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât, et s’y tenait immobile, attendant sa joie.

Soudain, il se fit dans le château un grand bruit de pas qui se hâtent et de voix alarmées. Les chambriers d’abord, et les pages, et les valets, et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent en poussant des cris, les bras levés au ciel. Le feu était au château, dans la tourelle méridionale ! Mais Antiphanor se retint de bouger, soumis aux ordres de sa dame.

Pendant que le groupe remuant des fuyards assemblés devant le château s’effrayait des bouffées de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres et que le seigneur s’écriait : « Mille gros tournois d’or à qui s’en ira chercher la comtesse dans sa chambre de la tourelle ! » (mais on se donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant peu de se roussir la peau), Antiphanor sentit quelque chose dans l’ombre lui frôler son chaperon ; c’était le bout d’une échelle de satin que Doulce avait faite avec les courtines de son lit.

Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous grâce à l’avancement de la muraille, s’élança d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve durant de si longues nuits.

Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait, et sans entendre les plaintes du dehors montant jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une délicieuse fureur.

Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt de Karléon par le chevalier Brito ? « L’amante ne peut se rassasier de l’amant, ni l’amant de l’amante. »

Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce, ensommeillée d’une chère lassitude, essaya de se soulever un peu et murmura tout près de la bouche d’Antiphanor :

— Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus proche ? Il faut que tu partes, hélas !

Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle avait au coin de la lèvre :

— Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons le temps. Laisse-moi mettre ma tête sous tes cheveux.

Il se passa un long moment encore. La tenture de la porte, poussée par le vent du feu, s’enfla, se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette fois, qui voulut se lever.

— Oh ! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi, fuyons !

Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du cou, le serra plus étroitement, et il replaça sa tête sur le sein de son amie.

C’est ainsi qu’ils s’endormirent ; une partie du château brûla, s’écroula ; les cendres de leurs corps unis se mêlèrent.

Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve ; et cette aventure, qui fut divulguée on ne sait comment, ajouta un beau renom au château de Romanin, illustre d’autre part à cause des assises de Gaye-Science qui s’y tenaient chaque année vers les premiers jours des kalendes de mai.

Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour de Gascogne ; les plus fameux poètes s’y rendaient en grand nombre, et dans des strophes alternées, alors nommées tensons, exposaient des cas difficiles sur lesquels opinait le Tribunal des Dames.

A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant avec équité, imposait des pénitences aux amants infidèles, donnait des récompenses aux couples exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de Ventadour déroba un miroir où s’était regardée Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant sans cesse, se laissa mourir du regret de l’image disparue ; puis la marquise mourut à son tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un tel ami ; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés trois jours et trois nuits par tous les amants de son ressort.

Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de Marseille demeura une semaine sans manger ni boire ; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras appelait le « bel cavalier », parce qu’il l’avait surprise un jour se jouant avec une épée de bataille ; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné par jeu à Giraud de Calenson d’aller pour l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était allé en effet ; Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon refusa d’épouser de peur de cesser de l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de Capdeuil continua d’aimer, bien qu’il l’eût épousée, siégeaient dans le château de Signe, où fut donné, conformément à l’article trentième du Code d’amour, cet arrêt qui acquit force de loi : « Rien ne défend qu’une femme soit aimée de deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de deux femmes. »

Mais la Cour la plus considérée était celle que tenait en sa seigneurie de Romanin la comtesse Phanette, de la maison de Gantelmes.

A peine le cry des prochaines assises avait-il été fait par les messagers de la comtesse que de toutes les châtellenies de Provence, où tant de gentilles femmes étaient servies par tant de barons et de clercs diseurs de sirventes et joueurs de guitare, et de Gascogne, où l’on se piquait peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était fidèle, et du royaume de France, qui commençait à se plier aux délicates coutumes, se hâtaient d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures d’osier traînées par des mules ou en carruques à deux roues, attelées de roussins, tous ceux qui avaient quelques cas à soumettre au Jugement des Dames.

Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie venait demander justice des faussetés de son ami ; le chevalier qu’aucune faveur n’avait encore récompensé de ses longs dévouements, espérait que sa maîtresse serait condamnée à lui octroyer quelque pitié ; les troubadours en chemin composaient des poèmes où étaient proposées de subtiles questions, tantôt celle-ci : « L’amour peut-il exister entre personnes mariées ? » tantôt celle-là : « Lequel est le plus digne d’être élu pour servant par une noble personne, du libéral par nature, ou de l’avare qui donne cependant ? » tantôt cette autre : « Ils sont deux loyaux amants, dont l’un jouit de sa dame, et l’autre n’a soulas de la sienne ; or, les deux dames se sont si mal portées que l’une et l’autre se sont abandonnées à autrui ; lequel des deux se doit le plus plaindre, et des dames laquelle a le plus failli ? » tantôt cette autre encore : « Si un chevalier aimait une dame, et qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer un autre l’espace d’un an, et lui jurât que cet an passé, il serait aimé : savoir s’il le souffrirait ? » La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort, et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu soucieux de sa renommée pour ne point se soumettre aux décisions de ce tribunal.

Comme on le pense bien, on passait en beaux divertissements tout le temps que l’on n’employait à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la gelinotte ou le faisan de Tartarie ; d’autres préféraient rester dans les chambres, dansant la tresque, sautant le branle, à tambourins et à musettes, jouant le jeu du pèlerin à Saint-Coisne, ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac ; pariant même aux dés en dépit de l’ordonnance qui venait d’être rendue : « Il ne sera point fait de dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient en réputation d’y jouer seront tenus infâmes », et malgré que les dés fussent invention du Mauvais lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de Rome : « Tu feras le dé de six côtés carré. Sur l’une de ses faces tu mettras un, en mépris de Dieu ; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et Marie ; sur l’autre, trois, en mépris de la sainte Trinité ; sur l’autre, quatre, en dépit des saints Évangélistes ; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq plaies que Dieu eut sur la croix, et sur la sixième, six, en dépit des six jours où Dieu fit toutes choses. » On se réjouissait aussi à entendre réciter les troubadours, à voir les jongleurs danser au son de la cornemuse la danse de l’Épée, ou faire rouler une roue de chariot d’un coude à l’autre coude par derrière leur tête, ou tenir une lance en équilibre, du côté de la pointe, sur le bout de leur nez. Mais ce qui était le plus plaisant, c’était de deviser avec les dames, soit qu’on se penchât vers elles pendant qu’elles brodaient quelque blason sur une étoffe de soie, soit que, leur offrant la main, on les conduisît dans le petit bois d’oliviers et de chênes tout plein de discrets asiles, et où il n’y avait pas d’écho. Enfin, vous ne sauriez imaginer un lieu plus aimable au monde que ce château de Romanin au temps des assises d’amour, et quiconque y était allé ne songeait qu’à y revenir.