Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté l’auberge où elle était servante, mais servante servie à cause de l’amour que lui portait Auberons l’aubergiste, s’en vint seule et chantant : « Deluriau, delurièle », ramasser des branches à la lisière du bois.
Pour ne pas être aussi mignonne que les damoiselles du château, elle avenait fort, Mariotte, avec ses cheveux courts et drus, frisés sur son front en de petits serpents noirs qui se donnaient l’air de lui manger les yeux. La bonne santé et l’habitude de se pencher vers le feu des cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent été bonnes à mordre comme des viandes fraîches cuites à point. Le devant de sa chemise ressemblait au sac d’un frondeur, enflé de pierres rondes, et son jupon faisait le gros dos comme un chat quand elle se baissait pour prendre quelque ramille. Passant le temps dans les offices à préparer les assaisonnements, ou dans le cellier à surveiller les gens qui mettent les tonnes en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle fleurait à la fois la cannelle, la lie et la verveine.
Elle allait, venait, « deluriau », s’arrêtait, courait, « delurièle », dans une buée ensoleillée, parmi des fuites d’oiseaux, « deluriau » et des tournoiements d’insectes ; sa jupe de brunette cramoisie avait l’air du centre incessamment déplacé de toute cette vie et de toute cette chaleur.
Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons qui, de loin, la guettait. Le tavernier de Saint-Rémy était un maître fort jaloux ; de fait, il n’avait point tort de former quelque soupçon, au dire des Turlupins, Routiers ou Tard-venus, qui, fréquemment, après quelque bel exploit de grand chemin, se réjouissaient dans son auberge.
— Eh ! eh ! Mariotte, dit-il en s’approchant d’un pas sournois et précautionneux comme celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh ! eh ! Mariotte, que tu t’es levée tôt !
Il cachait mal derrière son dos une très belle fourche en bois de cornouiller ; ce que voyant, Mariotte eut dans les reins un petit frisson commémoratif peut-être, mais elle se donna bien garde de laisser voir qu’elle avait peur.
— Bon ! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus de sarment dans le bûcher.
— Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois quelque jeune garçon qui t’espère ?
— Il fera une mauvaise journée, celui qui a de mauvaises pensées en s’éveillant.
— J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher, le chef de ces maudits que j’héberge pour la perdition de mon âme (mais on n’aurait guère de chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes gens !) j’ai bien vu, dis-je, que le chef te parlait à l’oreille.
— C’est donc qu’il avait quelque confidence à me faire.
— Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble ?
— Point du tout, et si je te fâche par mes dires, je ne sonnerai mot.
— Ainsi, tu attends un amoureux, fausse fille ?
— Trairi, deluriau, deluriau, delurièle...
— Hein ! que réponds-tu là ?
— Trairi, deluriau, leure, leure, leure...
— Prends garde ! le nez me chatouille, ce m’est signe de colère.
— Trairi, leure, leure...
— Gare la fourche, dis-je.
— Trairi, delurièle...
— Je te romprai quelque membre !
— Trairi, deluriau... oh ! oh ! oh !
Son refrain, que lui avait enseigné, non sans récompense, un jongleur venu du pays d’Arras, elle l’acheva dans des cris, car la branche de cornouiller lui caressait bellement l’échine.
— Tiens, laide femelle ! Voici longtemps que la fourche ne t’avait servie. Nous avons plus d’un compte à régler. Tiens ! un coup sur la nuque, pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier de Romanin.
— Aïe ! aïe ! aïe ! ma peau saigne.
— Un autre sur l’échine ! pour être restée trop longtemps, après vêpres, chez l’ermite de la Marcellane.
— Doux Jésus ! mes os craquent.
— Et celui-ci dans les jambes ! pour te garer d’aller au rendez-vous des galants.
— Notre-Dame ! serai-je estropiée ?
— Et celui-là sur le bras ! pour que tu geignes quand te pinceront les garçons à qui tu sers à boire.
— Hélas ! mon doux ami, comment ferai-je pour vous accoler, si vous me rompez les bras ?
Mais ni plaintes ni supplications subtiles n’apaisaient Auberons, qui la rossait de plus belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout rouge et traversé de longues raies noires, fut comme une tranche de porcelle qu’on aurait mise à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée si, tout à coup, une main robuste fondant comme un tiercelet n’eût saisi le manche de la fourche, pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans les reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en l’air comme une grenouille qui saute !) tomber à deux toises de là, le nez contre un beau tronc de chêne.
Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin par la jupe de Mariotte, qui survenait ainsi : il resplendissait dans son beau costume ; son cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait le thym et les mousses en secouant sa crinière au soleil.
Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement de cette intervention, cela est fort certain, — d’autant plus que l’écorce du chêne lui avait très bien écorché le menton et les narines. Il fit mine de se rebecquer ; mais le chevalier, d’un geste si fier, lui ordonna de montrer les talons, que le vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy, non sans blasphémer à part soi, et le col enfoncé entre les épaules, comme quelqu’un qui craint pour son dos.
Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu, songeait au beau sire saint Georges dont il y avait dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à travers les cils. Toute défaite et allumée par la lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur qui sentait bon.
— Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami ?
Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche et de l’œil, non sans retirer son chaperon, car jamais il ne fut de ceux qui craignaient d’humilier la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard des vilaines.
Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et n’ayant pas d’épingle, s’aidait d’une épine de houx.
— Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est mon maître ; pour moi, je ne suis pas bergère, mais servante chez Auberons, le tavernier de Saint-Rémy.
— Qui que tu sois, je t’aime.
— Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu de me railler ; de vrai, un seigneur qui a un si bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas aimer une telle pauvre fille.
— N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si on les embrasse de bon cœur ?
— Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on hait, répondit-elle en renonçant à enfoncer l’épine dans la serge.
— Vois donc si je t’aime ! dit-il.
Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola la belle fille et la baisa dans les cheveux.
— Que béni soit Dieu ! murmurait Mariotte, tandis qu’il la menait sous le bois, car jamais je ne reçus baiser de chevalier.
Eh ! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré commencer sa carrière par de plus hautes amours ; entre une femme ou fille de baron et une servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité, si la dame, des deux, eût été la plus belle. Mais quoi ! Alexander de Macédoine conquit-il d’abord Babylone ? Il faut enlever les faubourgs avant d’assaillir la ville et d’escalader le donjon ; les paysannes sont comme les faubourgs des gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante de corsage ; pour ce qui était de ses lèvres, une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à demi le parfum des jeunes roses.
Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient, lentement remuées ; l’épaisseur des verdures, bien close au soleil et au vent, les isolait même de la solitude ; et nul bruit, sinon d’oiseaux, moins bavards déjà, car dans les hautes feuillées la chaleur croissante ensommeillait les pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux et grossissant, un tumulte de passage à travers les buissons et de pas lourds cassant les bruyères.
Pierre se retourna.
— Holà ! qu’est-ce ? cria-t-il.
Cinq hommes s’avançaient, portant sur des casaques de cuir, qui leur laissaient les jambes nues, la cotte de maille luisante comme une peau de couleuvre, tenant fière dans leur droite la courte et large épée brabançonne ; ils avaient pour coiffure des casques de bronze, à large nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers de mauvaises besognes, se souciaient peu d’être connus.
Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite armée, se frottait silencieusement les mains ; Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette, pour tout de bon cette fois.
— Parlerez-vous ? dit Pierre, et saurai-je ce qu’on me veut ?
L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet bronzé, montra des joues de cuir brun, couturé de balafres, et des yeux jaunes où la bile flambait sous des sourcils en broussailles.
— Vous montrez de la curiosité, beau sire ? Qu’il vous soit donné satisfaction. Ce manant est un maître de taverne, à qui chacun de mes compagnons doit quatre deniers d’argent pour maintes buires vidées ; moi, je lui en dois neuf, parce que, étant le chef, il m’a fallu donner l’exemple d’une plus seigneuriale beuverie ! Or, Auberons nous a dit : « Grâce vous sera faite d’un denier par coup de plat de lame fortement appliqué sur les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure, se divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte. » Le compte est fait. Ce sont vingt-cinq coups qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout juste, à moins que, par prévoyante économie, nous ne jugions à propos de faire quelque avance à notre hôte sur le souper de ce soir.
— Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le gâter.
Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main, avait fait voler le casque du routier, et le lourd pot de bronze tomba sur le nez d’Auberons, qui, ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux.
— Par la Mort-Satan ! gronda le Mauvais-Garçon, ramassé sur lui pour bondir, pendant que ses compagnons se mouvaient en avant avec un bruit de ferrailles.
Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air de courtoisie :
— Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions regret d’avoir mis à mal un chevalier qui montre du courage, si d’abord nous ne lui avions bien clairement fait voir que le mieux est pour lui de se laisser battre sans résistance.
— Tu es trop doux, dit l’un des reîtres.
— J’ai étudié pour être clerc, dit le chef.
Il reprit, après avoir ramassé son casque :
— Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire à de ces Turlupins qu’intimide une semblance de bravoure, et qui, sur les grandes routes, ne volent que ce qu’on leur laisse prendre ? Il s’en rencontre de tels, je le confesse ; ces poltrons déshonorent les libres-compagnies. Mais tenez-vous pour assuré que nous sommes tout autres ; si la valeur devait s’exiler d’entre les hommes, ce serait en notre société qu’elle boirait son dernier lot de saint-pourçain.
Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de ne point remarquer ce signe de moquerie, et, désignant l’un après l’autre chacun de ses suivants, il continua de parler avec une élégance qui témoignait en effet de quelque clergie :
— Celui-ci, c’est Crokesos ! que les gens de guerre nomment Abat-Paroi et les pucelles Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte ; sa main ouverte est agréable aux plus délicates femelles. Il est fort et gracieux comme un chêne qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera, s’il la pousse du coude ; et vous seriez son fils, si votre mère l’avait pu connaître.
Pierre mit la main sur la garde de son épée, prêt à toute aventure.
— Considérez celui-là ! il a nom Pincedès. Ce qu’il aime c’est la bataille, mais il préfère le jeu. Sa joie est parfaite quand il peut ramasser son gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge d’un vaincu : « As-tu de l’argent ? » dit-il. « — Trois esterlins, » dit l’autre. Pincedès proposa de les jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en empochant l’argent.
Pierre fit remuer son épée dans le fourreau, pour être sûr qu’elle ne manquerait pas de sortir lorsqu’il en serait besoin.
— Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est Cabot-Chacal, mon neveu. (Viens, fils ! je baise en toi l’honneur de ma famille !) S’il se bat dans une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un géant ne passerait pas à gué. Ne présagez-vous rien de cette babine qui se retrousse ? Dans une ville assiégée, où le froment manquait aussi bien que le seigle, il prit le goût de la viande humaine, et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion ou pour tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille finie, aux cadavres qu’il a faits.
Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée.
— Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien qu’un bout de chalumeau sorte de sa jacque de maille ! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il se montre musicien aussi bien qu’homme de guerre ; mais, par ses sons, il nous incite aux exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins quand la flûte de Musehault chante d’aller en avant. D’ailleurs, il abonde en inventions réjouissantes ; c’est lui qui, par une belle nuitée de juin, imagina de mettre le feu à une bergerie de bénédictines, pour nous donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en chemise.
Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné dans l’action.
— Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai guère. Qui donc, seul, et de nuit, s’introduisit dans la ville de Laon, et en rapporta sur ses épaules le coffre communal tout retentissant de belles monnaies bourgeoises ? c’est Ogier-le-bien-avisé. Et qui donc, s’escrimant seul contre deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet et du fer de celui-ci perça le cœur de l’autre ? c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux reîtres ne font qu’un, car j’ai pour noms : Ogier-Pompée.
Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer.
— Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion aux coups qui lui sont promis, car si, de votre fait, nous nous courroucions, il se pourrait qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par Crokesos, saigné par Pincedès, achevé par Pompée et mangé par Cabot, cependant que le flageolet de Musehault sonnerait vos funérailles !
Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué, et virant sur les talons au milieu des routiers soudain rangés en cercle, il fit, le glaive tendu, retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques des Turlupins.
Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et tombé sous l’effort, il eut deux genoux sur le ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus de ses yeux.
Mais il ne les baissa point ; ce que voyant, Ogier-Pompée sourit avec un air de bienveillante estime.
— Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte.
— Vingt-cinq coups ! Vingt-cinq ! disait Auberons ravi.
Mais Ogier s’écria :
— Pas un pour lui et cent pour toi, si tu sonnes un mot de plus.
Il continua, pensif :
— Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé que le preux Roland m’accolait chevalier. A ce rêve, sans doute, je dois les magnanimités courtoises qui rehaussent ma valeur guerrière. Quoi qu’il en puisse être, il ne sera fait aucun mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché l’âme par sa belle intrépidité.
Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des porcs que l’on repousse de l’auge.
Ogier reprit :
— Mais, par l’agonie-Jésus ! si je ne veux point qu’on le navre ou le tue, j’entends bien qu’on le pille. Fouille donc, Musehault !
Le joueur de chalumeau délicatement fouilla, puis triste, avec la voix d’une flûte qui parlerait :
— Nulle monnaie ! soupira-t-il.
— Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de l’homme !
D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle.
— Hélas ! mon destrier ! pensait Pierre, mon beau destrier, qui me devait conduire aux aventures !
Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu :
— A moi le surcot ! à Crokesos la cotte ! Musehault aura les chausses, et Pincedès les estiviaux.
Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le sire de Pierrefeu, prestes comme un autour qui plume une alouette.
— Hélas ! mon habit ! pensait Pierre, mon bel habit qui devait me faire aimer des dames !
Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en fine toile de Flandre.
— Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais à m’embellir pour les nuitées amoureuses.
Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front contre un arbre, et comme il était, de son naturel, plaisant :
— Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en troublant tes ébats. Reçois en don cette chemise...
Crokesos acheva :
— Puisque tu n’en eus point la doublure.
La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui, pleurante, la reçut ; et larmoyant de plus belle, elle s’en essuyait les yeux, tandis qu’Auberons l’emmenait.
Elle partie, eux s’esquivèrent.
Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père, resta seul sur la lisière du bois, regardant fuir au loin son cheval chevauché par une vile armure, et ses habits épars sur d’indignes échines, et toutes ses belles espérances !