CHAPITRE V
PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES

Vous pensez l’étonnement et le courroux de tous aussitôt que Clermonde, dame des Iles-d’Or, eut narré par le détail devant le tribunal quel affront elle avait subi dans la forêt de Romanin.

Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc d’acier parmi les remuements de robes effarouchées et les entre-heurts de mandores et d’armures, quand Phanette, imposant silence au tumulte, ordonna d’une voix ferme :

— En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître appréhendé et par devant nous conduit, pour être jugé selon la loi d’Amour.

— J’en suis bien d’accord, dit Clermonde.

Ces mots ouïs, les bruits se turent ; seule, Alaette de Méolhon, voilée de ses cheveux et ramenant sous sa cotte ses pieds sans estiviaux :

— Comparaîtra-t-il tout nu ? demanda-t-elle.

Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du trouble de chacun ; quatre chanceliers, suivis de quatre pages, quittèrent la salle de justice, afin de rencontrer le coupable et de l’amener céans, ou docile ou rebelle.

Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de donner une belle solennité aux débats qui s’ouvriraient tout à l’heure, désigna de la main trois pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois taillé du jeune dieu d’Amour fut retirée d’un bahut vermeil au dedans comme le pourrait être un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries, dressée au milieu de la salle.

Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de fleurs d’avril, sous un nimbe formé par des entrelacs de soucis et d’églantines, la claire face de l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque, riait avec des lèvres en bois vermillonné.

Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs, et les clercs, ôtant chaperons et fronteaux, se rangèrent en cercle autour de la jolie image, et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant mot. Mais Phanette leva les bras avec un peu de l’air des Pythonisses Dodoniennes, et, deux jongleurs s’étant approchés, elle commençait de réciter la louange du Dieu, — car mieux qu’aucune de ce temps elle sut composer et dire sirventes, vers, couplets, sons, chansons et tensons, — lorsque le fou de Romanin, qui s’était accroché aux ferrures de la fenêtre, et avait, pour mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin d’un carreau :

— Voici l’homme ! cria-t-il.

Il y eut un grand refoulement peureux, vers le fond de la salle, de dames tournoyantes et rassemblées comme des feuilles dans un cercle de vent ; plus d’une même se cacha de la main les yeux, non, à vrai dire, sans écarter quelque peu les doigts.

— Fait-il résistance ? demanda Phanette de Romanin.

— Il marche le premier, fièrement ; vous jugeriez qu’il conduit qui l’amène.

— Est-il vêtu ? dit Alaette de Méolhon, qui suivait sa pensée.

Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de répondre ; les deux battants de la porte plutôt enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les parois de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain, violent, sauvage, non point nu, mais du col aux chevilles, comme un dieu sylvain, enveloppé de branches feuillues, de liserons et de lierres ; et vous eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient l’air libre du ciel et toute la franche forêt.

Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier désir, certes, fut de les embrasser toutes. Mais il se contint, les regardant avec des yeux qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance, car il était, de nature sinon par doctrine, courtois.

Or, parmi les longs murmures des dames tout bas chuchotantes avec de légers rires, et des hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et jeune, cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait repris séance, et Phanette, mignonne et grave, interrogea :

— Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt, prit un baiser, elle endormie, à la comtesse Clermonde des Iles-d’Or, ici présente, qui accuse ?

— Un baiser ?

Pierre sourit.

Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante Clermonde :

— En effet, rien qu’un baiser, dit-il.

— Nommez vos noms.

— Pierre.

— Tous vos noms.

— Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la vase ; un noble homme, mal en point, dérobe aux moqueries l’honneur de sa maison.

— Donc, vous êtes de gentille race ?

— Qui en doute, qu’il l’ose dire !

— Savez-vous quelles nous sommes ?

— Les plus plaisantes femmes que, même en songe, aucun ait jamais vues.

— J’entends si vous savez à quelle fin nous voici rassemblées en ce lieu ?

— Ceux qui parlent du château de Romanin ne manquent pas d’en faire cent contes extravagants, mais je me donnai toujours garde d’y croire.

— Qu’est-ce donc qu’on rapporte ?

— Que les dames en ce château séantes y tiennent Cour plénière pour juger les procès d’amour.

— Ce disant, ils ne mentent point.

— Quoi ? vous rendez des sentences ?

— Équitablement, certes.

— Il y a des lois d’amour, en effet ?

— Le chevalier Brito en sut conquérir le Code, dans la forêt de Brocéliande, au temps d’Artus le roi.

Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune arbre secoué où battent de l’aile des oiseaux joyeux ; cette insolente gaieté, comme on pense, parut à tous fort messéante.

— Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude et malhabile à feindre, car, nourri dans les bois, la compagnie des sangliers et des louves ne m’a point initié aux hypocrites courtoisies.

Phanette de Romanin reprit :

— Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt ?

— Pourquoi non ? répliqua Pierre que divertissait l’aventure.

— Il faut, sire, que vous en fassiez un grand serment.

— Le plus grand qu’il vous plaira.

— Jurez donc par le Dieu de qui l’image est devant vous.

Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé dans le bois, qui portait un manteau d’azur et un nimbe de fleurs en tresses.

— Par cette poupée ? dit-il.

A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent, bouleversés d’un tel blasphème.

— Une poupée ! le Dieu d’Amour !

Cent voix criaient, confuses.

— Le dieu d’amour ! répéta Pierre. C’est homme et non pas enfant que je l’eusse imaginé. Au surplus, s’il vous faut un serment, agréez celui-ci qui en vaut un autre : par le nom de ma race, par le nom que je cèle, je jure de me soumettre, dames, à votre justice.

On reprit place, Phanette dit :

— Vous tiendrez le serment juré ?

— Un homme n’eût pas dit impunément ceci !

— Bien, vous parlez du moins d’une haute façon. Or çà, — puisque vous connaissez de quoi l’on vous accuse, — défendez-vous, beau sire.

En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre, par sa belle mine, avait de quoi ne point répugner aux dames ; plus d’une se disposait à l’entendre avec une bienveillance qu’aurait dû exclure la gravité de la faute, lorsqu’un troubadour, l’air morose, s’avança.

C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun de peau, borgne d’ailleurs, mais il excellait, de son bon œil, à déchiffrer les écritures des parchemins antiques. Comme il avait dans son château une très belle librairie, il n’ignorait de rien ; les plus habiles trouvaient plaisir et profit à l’entendre deviser sur quelque matière que ce pût être.

— Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu ne soit admis à plaider devant la Cour d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque clergie en répondant avec justesse à diverses questions posées par un homme bien doctriné ; car d’illustres personnes ne doivent point prêter l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable d’agrémenter ses dires par des comparaisons exactes et belles, ou par de doctes souvenirs de lectures.

La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva ; et déjà le sire de Salignac, l’ongle de son index à la pointe de son nez, questionnait Pierre de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies :

— Le noble homme auquel je parle pourrait-il me dire, à quelques toises près, la distance qui divise le ciel de notre terrestre habitacle ?

— Bon ! comment le saurai-je ? je ne fus jamais au paradis.

Giraud de Salignac sourit avec un grand air de pitié.

— Apprenez que cette distance est telle : Un homme ne cessant d’aller le plus droit qu’il pourrait, et cheminant chaque jour vingt-cinq milles, mettrait bien à aller sept mille cent sept ans et demi. Si donc le premier homme que Dieu créa eût toujours marché, il s’en faudrait encore d’un million huit cent quatre-vingt-deux mille trois cent quarante jours qu’il ne fût arrivé, puisque je parle en l’année onze cent cinquante-deuxième de l’Incarnation Dominicale.

Pareille science émerveilla l’Assemblée, mais le sire de Pierrefeu jugeait plus plaisant d’être interrogé par les dames.

Le savant troubadour reprit :

— Je poserai une autre question, moins ardue, touchant les animaux terrestres.

— Hâtez-vous donc, dit Pierre.

— Ainsi ferai-je, certes ! et sans m’informer de la taupe, laquelle n’y voit goutte, car elle a les yeux sous le cuir, ni de l’aspic qui garde l’arbre d’où le baume dégoutte ; ni de la licorne qui s’endort au doux flair d’une pucelle ; ni du cygne qui chante si bien, que si l’on harpe devant lui, il s’accorde à la harpe ainsi que le tambour à la flûte ; ni même de la calandre qui, si elle regarde un malade au visage, annonce qu’il guérira, mais annonce qu’il mourra si elle s’en détourne et ne veut le regarder ; je me contenterai de demander au noble homme que voilà, quelle bête il a coutume d’offrir à une dame lorsqu’il veut la convaincre d’écouter un aveu et de confesser à son tour quelque tendresse ?

— Eh ! ne saurait-on l’en persuader sans lui donner aucun animal ?

— C’est fuir, non répondre ; la bête qu’il convient d’offrir dans le cas supposé, c’est la belette, par d’autres nommée mostoile.

— Eh ! pourquoi ?

— Parce que la belette conçoit par l’oreille et enfante par la bouche.

Une si belle explication fournie, Giraud de Salignac ajouta, parlant au tribunal :

— Cet homme n’est point digne de discourir en votre présence.

Alors, Pierre, sentant se mouvoir sa bile :

— Morbleu ! que veut dire cela ? et digne ou non de plaider, qu’importe ? Rôdant parmi les branches et tout chauffé par le printemps, je vis une femme endormie et la baisai aux lèvres. Bien sot qui ne l’eût fait, et, par la mort de mon cœur, plus sot encore qui en aurait repentir !

Ainsi parla le sire de Pierrefeu ; un tel franc langage n’était point ce qu’il eût fallu pour gagner la faveur de la Cour.

Avec un air très grave, qui ne présageait rien de bon, les conseillères, l’une après l’autre, parlèrent bas à la comtesse Phanette, puis celle-ci, ayant longtemps médité, prononça enfin au milieu d’un silence plein d’attente, le plus terrible arrêt qui jamais ait été rendu par tribunal de dames :

« Ouïe la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, laquelle nous présenta sa légitime plainte d’avoir été, pendant son sommeil, aux lèvres baisée par un homme dépourvu de tout vêtement, et cela en dépit de la renommée de vertu et chasteté qu’elle s’est acquise en tous lieux au moyen d’une vie pieuse et notoirement exempte de toute faiblesse amoureuse ;

« Ouï dans sa défense un homme nommé Pierre, reconnu coupable dudit attentat, et qui, loin d’en montrer repentance, s’en est hautement vanté devant tous, après avoir à plusieurs reprises, tant par son attitude farouche que par la sauvage liberté de ses dires, montré peu de respect pour la Cour et pour le Dieu d’amour lui-même ;

« Considérant que l’attentat commis est de ceux que l’on ne saurait punir trop sévèrement ; que, s’il n’a pas été prévu par les lois révélées, l’esprit même de ces lois en est gravement outragé, car le double consentement est la base même de l’amour ; qu’il tire une particulière gravité du défaut de costume avoué par le coupable, et de la juste estime où est tenue la victime ; vu d’ailleurs les arrêts rendus en des cas approchants par la comtesse Ermengarde, dame de Narbonne, avec l’assentiment unanime des dames, et par la Cour d’amour qui siège dans la châtellenie de Signe ;

« Considérant, d’autre part, que le coupable pourrait invoquer en sa faveur les livres du savant homme Andréas, chapelain royal, lequel ne blâme pas celui qui se divertit le matin avec une personne couchée dans l’herbe ; qu’il pourrait arguer en outre de l’article cinquième du Code d’amour, où il est dit : « Non est sapidum quod amans ab invito subit amante, » pour prétendre qu’ayant eu moindre plaisir, il mérite moindre peine ; qu’en conséquence il y a lieu de lui imposer une pénitence sévère, mais qui, par son espèce, le soit un peu moins pour lui que pour tout autre elle serait ;

« Décide :

« L’homme appelé Pierre, sera désormais tenu (puisqu’en effet il se targue de répugner à tout déguisement de pensée), de dire vérité, interrogé ou non, en tous lieux, en tous temps, à tous et à toutes, à rois et à vilains, à clercs ou à laïques, à pauvres ou à riches, contre ses intérêts et contre ceux des siens, au péril même de sa vie ; et ce, jusques au jour, où par bienveillante miséricorde, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, jugera que justice aura été suffisamment faite ;

« Décide en outre :

« Pour qu’en tous pays et par toutes personnes, il puisse être désigné et connu comme un témoignage vivant de notre justice, le dit Pierre aura nom désormais : Pierre le Véridique. »

Or pendant qu’au milieu des signes qui approuvent, et des « oui, oui » et des « fort bien », la comtesse Phanette, pour mieux débiter la sentence, enflait sa voix mignonne, Pierre de Pierrefeu d’abord avait souri, non sans l’air de quelqu’un qui se moque, et puis levé l’épaule, comme impatient d’un si subtil partage ; mais lorsqu’il eut compris enfin quelle chose on exigeait de lui, alors, il se dressa joyeusement, secoua d’un mouvement fier ses cheveux et, levant deux bras semblables à des branches que la brise rebrousse :

— Par le Nom-Dieu, clama-t-il, je dis : oui ! Parler vrai, cela m’agrée. A l’âme franche sied la franche parole. Fausses amours, fausses vertus, faux rires, fausses larmes, mensonges d’honneur et traîtrises de femmes, gardez-vous désormais de Pierre de Pierrefeu, appelé le Véridique !

Familièrement accoudé sur la tête du Dieu d’amour, il se cambra, l’œil plein de beaux défis.

— Je parle à vous, dames, chevaliers, clercs, à vous de même, fableurs aux ingénieuses lèvres ! Que besognez-vous en ce lieu ? Cette salle est une geôle, où, l’air manquant, les cœurs étouffent. Sus aux fenêtres ! Humez le ciel ! Deux à deux, dès le matin, s’aiment les calandres chanteuses qui volèrent dans la lumière, et nul oiseau ne leur dit : « C’est voler trop haut, petiotes ! » Au renouveau brament les cerfs sans que d’autres cerfs les reprennent ou les louent d’avoir mal ou bien bramé. Librement il quête la louve, le loup qui s’allume et, sans aboi, rampe, saute et la happe. Un ingénu vouloir de tendresse fait l’une à l’autre sourire les fleurs voisines et l’une pour l’autre dès la vesprée se dessiller les vermeilles étoiles. Créatures des bois et des eaux et des cieux, c’est sans règles que vous conjuguez vos mutuelles appétences et, par toute la féconde nature, il n’y a point, dans les choses de l’amour, d’autre loi que l’amour même. Mais vous, dames, et vous, sires, vous avez imaginé des façons trop délicates de compliquer les simples emplois pour lesquels furent engendrés tous les êtres et voici que, voulant aimer mieux, vous n’aimez point du tout en effet ; ainsi des alchimistes, dans leur creuset où ne demeurera qu’un peu de cendre, usent le bel or naturel. Ah ! fous de cervelle et de cœur ! étudiez le code conquêté par le chevalier Brito dans la royale forêt de Brocéliande, connaissez des cas d’amour, rendez de subtiles sentences, édictez de quelle façon les gentilles personnes doivent saluer leurs serviteurs pour ne leur donner ni trop ni trop peu d’espoir, décidez après combien de services un chevalier doit être admis dans le lit de sa dame, lui nu près d’elle nue, mais après serment qu’il ne la touchera point, ou avec licence de l’accoler, mais lui vêtu, près d’elle vêtue. Enfin soyez savants et courtois et diserts, n’importe ! celui qui a plus d’amour et plus de joie que vous, même quand vous devisez sous les courtines parfumées de vos lits de parade, c’est le chaud vigneron, embrassant à pleins bras et baisant à pleine bouche, sur la terre, sous le ciel, la vendangeuse rude, de tout ignorante, qui fleure la chair saine et le raisin mouillé !

Achevant ainsi, il secoua tout son habit de verdure dans un éparpillement de feuilles et de rosée ; et deux papillons bleus, qui, sur son épaule, étaient restés endormis dans le cœur d’un liseron, alors éveillés, s’envolèrent, puis, s’étant poursuivis, se joignirent, les ailes de l’un sous les ailes de l’autre étendues.