GUERRE ET RÉVOLUTION
(LA FIN D’UN MONDE)

LA LEÇON DE LA GUERRE

Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.

(Mathieu, VI, 23.)

Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.

(Jean, XII, 40.)

I
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient. Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même, mouraient,—ils le savaient,—au milieu d’atroces souffrances. A chaque étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.

Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en saurait être autrement.

Pourquoi cela ?

Pourquoi s’en vont-ils là-bas ?

Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir aucune explication sensée.

La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants devant l’imminence de la catastrophe.

Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir, et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent s’arrêter.

On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de gens qui s’y rendaient étaient moins fous ? Est-ce que tout homme sain d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout son être ?

Comment comprendre cela ? D’où vient cela ? Qui ou quoi en est la cause ?

On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient amicalement.

On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière, sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant un morceau de viande sous son nez.

Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer la faute.

Où en est la cause ? Qui est le coupable ? Le Mikado ? Le Tsar ? Il semble tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être forcés par personne, ni séduits par rien.

Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui, semble-t-il.

Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.

Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu caprice sacrifie ?

Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause première de la guerre ?

Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu à l’explosif.

Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.

Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs ?