Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction, montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation, cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise, voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.
L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.
« Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal, qu’il soit remplacé par un meilleur ; alors tout ira bien, tous seront égaux, libres, et la concorde règnera », pensent la plupart des hommes de notre temps.
Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont connus sous le nom de conservateurs.
D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.
D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit être supprimé et remplacé par un plus parfait : il établirait l’égalité complète, au point de vue économique principalement ; il assurerait la liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.
Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des hommes : l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.
Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)
Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils pensent et disent de même : le perfectionnement de l’organisation sociale peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais agissent ainsi.
L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en Russie ; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis ; en Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.
En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie actuellement, des révolutions furent et sont organisées ; mais, qu’elles réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes : châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail ; c’est la même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible ; c’est la même haine entre nations ; le même envahissement des peuples sans défense de l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang ; même cruauté, mêmes tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition ; mêmes armées permanentes et esclavage militaire ; même inégalité, comme entre le pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs serfs.
Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes demeurent invariables ; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire ; si on ne coupe plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental, mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument indépendants de ce mécanisme.
Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise croissante sur la nature ; mais le fond reste le même. Tel un corps qui dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point de gravité demeure invariable.
Lancez un chat d’une hauteur : il peut tourner sur lui-même, avoir la tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la violence gouvernementale.
Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces deux alternatives : ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or, ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui, chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire : s’en débarrasser.
Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des formes de violence,—ce qui ne peut changer leur situation,—les hommes s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer un réel bien-être.