L’humanité chrétienne—sinon l’humanité entière—se trouve actuellement au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant devient un homme fait.
Elle se manifeste de deux façons : intérieurement et extérieurement. La transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion, c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait sous forme des rites qui en résultaient ; tandis que, aujourd’hui, l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,—qui se révèle davantage dans les idées des meilleurs parmi nous,—rendant superflus l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.
Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse d’être enfant.
Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement du principe qui groupait et groupe encore les hommes : la substitution de la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.
L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la foule démagogique ; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a l’esclavage d’argent ; plus de prestation ni dîme directes, mais des impôts indirects ; plus de despotes, mais des rois et empereurs autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.
La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation intérieure.
Que devons-nous entreprendre à cet effet ? Une seule chose et de prime abord : écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà insinués dans leur esprit.
Ces obstacles sont : le mensonge entretenu par la religion officielle et celui imposé par la science.
Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion—en tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la vie—est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites et cérémonies.
Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.
Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée morale. La faute des savants est de considérer comme absolument superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.
Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue science : la sociologie.
Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure qui répond à son âge.
Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles, parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus ; elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église, elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle Église : la Science.
Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers des questions futiles : l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre part, ils s’efforcent à suggérer que la religion—c’est-à-dire l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son principe—n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité ; autant qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles ; de même que l’Église autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit : « Ils ont rejeté la pierre qui a toujours été et sera la clef de voûte. » Ils ont rejeté la seule chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité : la conscience religieuse.
C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,—un mal succédant à un autre,—dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,—qui moins encore que l’Église peuvent guider dans la vie,—les hommes, privés de leur faculté supérieure : la conscience religieuse, ne peuvent, malgré leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal : l’égalité, la liberté, la fraternité.
La force leur en manque.
Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel ; et seuls ils peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas qui fait avancer l’humanité.
Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se soumettre aux lois de cette vie éternelle.
Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa vie, le sacrifice n’a aucun sens ; et n’ayant pas la force de sacrifice, il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais le détruire.
C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont ils souffrent : la propagation parmi eux de la véritable doctrine religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée dans leur esprit.